Par vagues et par rythmes (avec Woolf et Michaux)

Peut-être que tous les livres de Virginia Woolf auraient pu s’intituler Les Vagues. C’est une métaphore qu’on trouve souvent sous sa plume et qui me semble se rapporter à ce qui pour elle est essentiel dans le travail de l’écrivain : le rythme. Florence Trocmé dans son Flotoir (https://poezibao.typepad.com/flotoir/bribes-de-flotoir/) cite (via Christine Jeanney) une réflexion de la romancière anglaise qui remplace la sacro-sainte notion de “mot juste” par celle de rythme : “Le style n’est qu’une question de rythme”. Woolf compare les spectacles intérieurs, les rêves et les émotions d’où procède l’écriture à des vagues, et les mots n’ont plus qu’à suivre le rythme de ce flux : « On doit, en écrivant, recréer cette vague et la rendre agissante (…) afin que, lorsqu’elle se précipite et déferle dans l’esprit, les mots naissent pour s’y accorder. » (Lettre à Vita Sackville West du 16 mars 1926). Un mot n’est pas pour elle une entité désincarnée, il est pris dans le mouvement d’une phrase ou d’un vers, et l’important n’est pas qu’il soit juste mais qu’il sonne juste au sein de l’orchestre. Elle dit avec désinvolture à sa correspondante qu’elle pensera peut-être le contraire demain, mais  sa “Lettre à un jeune poète” de 1931, publiée en 1932, montre au contraire que cette idée persiste en elle :

Tout ce qu’il vous faut maintenant, c’est vous mettre à la fenêtre et laisser votre sens du rythme battre, battre, hardiment et librement jusqu’à ce qu’une chose se fonde dans une autre, jusqu’à ce que les taxis dansent avec les jonquilles, jusqu’à ce qu’un tout soit fait de ces fragments épars. (…) Laissez votre sens du rythme s’insinuer, circuler parmi les hommes et les femmes, les omnibus, les moineaux – tout ce qui passe dans la rue – jusqu’à ce qu’il les ait liés en un tout harmonieux.

Ce point où le langage se soumet à un rythme vital pour se confondre avec la vague des sensations qu’il porte estompe les lisières entre prose et poésie, et j’ai une prédilection pour ces œuvres où le prosateur se rapproche du poète et le peintre du musicien.

Henri Michaux, mieux que personne, sait recevoir “dans le plus profond de l’oreille” les vagues qui arrivent en lignes circulaires (Passages, 1950), et  possède l’art d’unir poésie sans mots et partition muette dans les dessins de Par la voie des rythmes (1974).

Henri Michaux, Par la voie des rythmes, rééd. Fata Morgana, 2009.

Et voici qu’une autre marée me ramène à Virginia Woolf, car les mouvements du pinceau de la peintre Lily Briscoe dans La Promenade au phare (III, 3) que je relis en ce moment (et qu’elle était en train d’écrire en 1926 au moment de sa lettre à son amie Vita) pourraient servir de légende aux dessins que Henri Michaux exécutera cinquante ans plus tard :

Le pinceau descendit (…) Elle répéta son geste, une fois, deux fois. Et la succession de ces pauses et de ces frémissements finit par devenir un mouvement dansant et rythmé ; les pauses semblaient être une partie de ce rythme et les touches une autre ; une relation existait entre les unes et les autres.

 

 

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Par vagues et par rythmes (avec Woolf et Michaux)

  1. robinet dit :

    Je me sens très proche de ce que Virginia Wolf nous suggère. Oui, le rythme, la grande vague qui vous prend et vous emporte : la musique interne à la langue, dont chaque écrivain se fait l’interprète inconscient. C’est si juste et très beau. Gracias!
    Un abrazo

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *