Deux chambres à soi

Pour une femme qui veut écrire, « il est nécessaire d’avoir 500 livres de rente et une chambre dont la porte est pourvue d’une serrure », disait Virginia Woolf en 1928 dans son fameux essai Une Chambre à soi.

A mesure que se déroulent les siècles on devient plus exigeante. Aujourd’hui, je trouve qu’il faudrait avoir au minimum 1500 euros de rente et deux chambres à soi. La première est la chambre officielle : le bureau contenant la bibliothèque personnelle, les dossiers personnels, l’ordinateur personnel, et l’imprimante où la maisonnée vient faire ses tirages. La fenêtre peut ouvrir, comme celle du poète Jean-Pascal Dubost, sur la forêt de Brocéliande avec ses lièvres, ses renards, ses grommellements de sangliers et ses brames de cerfs. Mais elle peut aussi donner sans dommage sur l’immeuble d’en face. La deuxième chambre serait un appentis, un « carin » comme ont les gens du Nord au bout de leur petit jardin potager. Ou alors, une mansarde avec une table à tréteaux sous un velux à travers lequel on ne voit que des nuages pendant que des insectes circulent sur la vitre un peu sale. En voici un qui marche, s’arrête, repart. On dirait un bébé sauterelle. La femme qui écrit a sur sa planche de travail des cahiers à spirales et des stylos de toutes les couleurs pour tenter certaines conjointures secrètes, mais elle se demande surtout si elle ne doit pas aider maternellement ce bébé sauterelle à sortir. (On croit toujours que les insectes qui sont sur les vitres veulent sortir alors qu’il s’agit peut-être de xylophages aspirant à se repaître de nos poutres et fenêtres).

Marguerite Duras dit qu’on « écrit sans le savoir, à regarder une mouche mourir », et que « la mort d’une mouche c’est la mort en marche vers une certaine fin du monde, qui étend le champ du sommeil dernier » (Ecrire, 1993). Ceci ne me concerne pas de très près car mon insecte, mort ou vif, ne soulève en moi aucune aile tragique d’écriture. Je ne me soucie pas beaucoup non plus, dans le sillage de Virginia Woolf, d’élargir avec mes deux chambres la place des écrivaines dans la littérature.

Mais alors, quel est mon propos ? C’est de parler d’une tendance à doubler les nids d’écriture, notamment ceux qui échappent à la connectique et la bureautique. Le deuxième nid peut être le café du coin, un banc de jardin, ou simplement la page de gauche d’un cahier. Mon propos est aussi de parler d’une autre tendance qui consiste à sortir, nez en l’air, du travail qu’on s’est fixé en contemplant un insecte ou le passage des nuages. Ma jeune sœur disait dans son adolescence : « Ma personnalité c’est de ne pas en avoir. » Je peux presque dire que mon sujet, aujourd’hui, c’est de ne pas en avoir. Ou qu’écrire est amusant et un peu angoissant.

 

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4 réponses à Deux chambres à soi

  1. robinet dit :

    Ecrire le nez au vent, dans une soupente, un bureau, sur un banc ou dans les champs…
    Tu écris — c’est le plus précieux — l’attention ouverte qui de tout peut se réjouir : d’une mouche, sauterelle, passage de nuages ou d’un souffle dans le feuillage. Pour moi, c’est en effet, plutôt les arbres…
    Ce qui me réjouit dans ce beau texte c’est ta liberté, ta disponibilité et le plaisir d’écrire.
    Je partage profondément ce bonheur, cette fête des mots qui font l’amour avec une mouche et tout ce qui passe…
    Gracias! Un abrazo

  2. Ecrire, souvent en bord de table et parfois en bord de route.
    Stylo ou plume (j’ai encore quelques Sergent-Major), petit carnet ou grand livre.
    Parfois papier pelure (celui-là on a du mal à en trouver et, de toutes les façons, dans les papeteries, on ne sait pas ce que c’est).
    L’instrument et le papier sont les nids.

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