Sarraute et Tannhäuser

Voici les premiers mots du premier roman de Nathalie Sarraute, Portrait d’un inconnu :

Une fois de plus je n’ai pas pu me retenir, ç’a été plus fort que moi, je me suis avancé un peu trop, tenté, sachant pourtant que c’était imprudent et que je risquais d’être rabroué. (p. 41)

« Je n’ai pas pu me retenir » : ceci n’est pas tellement éloigné de ce qu’aurait pu dire Tannhäuser quand il fait éclater son hymne à Vénus au sein de l’assemblée courtoise des chevaliers (voir ici billet du 10 juillet), rompant l’harmonie entre lui et ses pairs. Le mouvement des tropismes  ‒ force motrice de l’œuvre entière de Nathalie Sarraute ‒ est pareillement impulsif, fébrile, malséant.

C’est tout tiède, duveteux, palpitant, gazouillant, chatoyant (…) Mais tout à coup (…) voici que sous nos yeux un enfant est arraché à cette crèche jonchée de paille soyeuse.
(L’Usage de la parole, p. 940)

 C’est ainsi que souvent, dans cette oeuvre, un groupe nage dans une tendre unanimité, et que soudain un individu émet un propos dissonant, pour un entourage qui aussitôt s’inquiète : « Mais que se passe-t-il ? » « Quelle mouche le pique ? » « Mais qu’est-ce qui s’est mis à bouger ? » Et peu à peu, ce personnage scandaleux représente une menace de folie, de désastre, et doit être expulsé. Comme le landgrave de Tannhäuser rejette « cet enfant du péché », le groupe sarrautien bannit l’individu déviant. La mère le  jette hors du logis, l’ami le frappe par derrière, plus rien n’est fiable dans ce monde en perpétuel remous qui déclenche en moi un type d’émotion nerveuse comparable à celle de la musique de Wagner.

 

 

 

 

Mon prochain billet, traitant d’un sujet voisin,  s’intitulera « Sarraute et la Walkyrie ».

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Walser et Tannhäuser

Rien de plus drôle que le texte de Robert Walser « J’ai pris le nom de Tannhäuser »  (Ce que je peux dire de mieux sur la musique, Zoé, 2019). Il s’affuble de ce nom comme d’un déguisement de carnaval et attable le chevalier wagnérien devant une paire de saucisses aux pommes de terre entourées de choucroute. Comme si Tannhäuser n’était pas trop tourmenté par ses amours sublimes ou vénusiennes pour s’occuper de charcuterie.

Mais peut-être Walser ne croit-il pas si bien dire, car Tannhäuser a en commun avec lui un côté inadapté, intempestif. À l’acte II de l’opéra, lors du solennel concours de chant chez le landgrave, Tannhäuser, oubliant ses résolutions sublimes, ne peut se retenir de claironner de manière de plus en plus scandaleuse son éloge de l’amour charnel. C’est irrépressible, et seule l’intervention de sa divine fiancée Elizabeth lui évitera d’être transpercé par l’épée de ses pairs. Tout cela se produit avec cette intensité explosive de la musique de Wagner qu’aucune littérature ne peut égaler.

« C’est pas ça c’est pas ça, me jacasse une pie de derrière les bambous : au troisième acte Tannhäuser se repent de sa sortie malséante, alors que la faute et le repentir ne sont pas du tout du ressort de Robert Walser. Walser est un gamin moqueur, et va-t-en chercher une once de moquerie chez Wagner ».

Reste que Tannhaüser est un être foncièrement instable qui, lorsqu’il est dans les bras de Vénus rêve de s’en évader, et lorsqu’il est sur le point de se fiancer à la chaste Elizabeth chante frénétiquement l’amour de Vénus. C’est cette manière de ne jamais être où il faudrait qui me le rapproche de Walser, compris, la pie ? Laisse-moi picorer ma pitance où ça me chante et retourne à tes bijoux volés.

Car cette inconséquence de Tannhäuser me réjouit beaucoup, comme me plaît la confrontation du maître de Bayreuth à l’insaisissable petit elfe de Bienne. C’est tout ce que je peux dire cet été sur ces deux Wa – – er, sans documents, à l’ombre de mon noisetier qui se balance.

C’est tout ? Non, car je me souviens soudain d’une mise en scène de Castellucci, avec une Vénus que tout amateur de charcuterie adorera :  https://www.youtube.com/watch?v=0D5hByvNlvc 

A propos du livre de Robert Walser, lien vers ma récente note de lecture pour La Cause Littéraire : http://www.lacauselitteraire.fr/ce-que-je-peux-dire-de-mieux-sur-la-musique-robert-walser-par-nathalie-de-courson

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Espèces d’amies

Il y a des amies à éclipses qui, sans être le moins du monde dédaigneuses, interposent entre elles et moi un petit nuage blanc qu’elles dissipent ensuite affectueusement.

R. répond rarement à mes courriers, mais elle me propose soudain un restaurant original, règle intégralement la note, rit à toutes mes plaisanteries, me comble de compliments sincères qui me prouvent indéniablement qu’elle me voit « du bon côté ». Et j’ai l’impression d’être l’enfant d’une diva qui, entre deux tournées, couvre sa fille chérie de baisers parfumés et de cadeaux exotiques.

V. ma soeur/cousine/amie d’enfance est chaleureuse, mais certains des regards qu’elle pose sur moi me rappellent le commentaire de maman quand j’avais trente-cinq ans, un tee-shirt panthère, et pas encore d’enfant : « Nathalie est presque fraîche ».
Je me garderai d’imaginer quel « presque » je suis devenue pour ma sœur/cousine/amie d’enfance, et je me garderai en général d’imaginer les « presque » de mes amies, me souvenant de Pascal : « Je mets en fait que si tous les hommes savaient ce qu’ils disent les uns des autres, il n’y aurait pas quatre amis dans le monde » (Pensées, éd. Le Guern, 655).

A suivre.

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Espèces d’airs

Il est évident que, comme il existe des airs de famille, il existe des « airs d’âge ». Chaque âge de la vie donne aux yeux, aux bouches, aux voix, à l’ensemble des gestes et des attitudes quelque chose de commun. Cette vérité me déplaît un peu, car en observant les gens devant les tableaux du musée je n’aimais pas beaucoup l’air de mon âge, assez largement représenté : petite bouche avertie et plis aux coins des yeux qui disent : « Je sais tout et on ne m’en contera pas ». Mais il y avait dans le musée d’autres espèces d’airs qui m’ont distraite du mien : airs adolescents, airs de plusieurs continents, airs mâles, airs femelles, airs peu genrés, airs de qui regarde le titre avant le tableau, airs de qui se gratte les yeux sous les lunettes, airs de qui photographie les tableaux sans les regarder et dit  « pardon » pour qu’on se pousse, airs de couples qui se regardent plus qu’ils ne regardent dans la même direction, airs de maris qui font un cours d’histoire de l’art à leur femme, airs de mères de famille qui font des cours à leurs enfants, airs de femmes trentenaires qui lorgnent les enfants qu’elles voudraient ou ne voudraient pas avoir en critiquant la mièvrerie de leur mère, air de sexagénaire qui, oubliant les tableaux, jette sur ses voisins un coup d’oeil de pie…

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Sans voix

Dans l’excellente émission Les pieds sur terre de France culture, au cours de la série « Ma fille sous influence », Hafsa raconte qu’à 15 ans : « On a monté un projet… On a voulu faire comme le Bataclan…Voilà… On s’est dit pourquoi pas tuer le plus de personnes… ceinture d’explosifs pourquoi pas… Mourir en martyr ça fait rêver tout le monde, quoi ». Ces propos n’étaient pas tenus sur un ton provocant mais prononcés comme des évidences, ponctués de légers rires adolescents, comme si elle projetait d’aller danser en boîte de nuit.

J’ai relu tout à l’heure le poème des Orientales intitulé « L’Enfant », inspiré des massacres de Chio par les Turcs. Dans l’île, « tout est ruine et deuil » :

« Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,/Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois/Un chœur dansant de jeunes filles. »

On sait que seul subsiste près des murs noircis de Chio un bel enfant auquel le poète propose, pour essuyer ses pleurs, un lys bleu, un fruit du tuba, un oiseau merveilleux, et qu’au dernier vers l’enfant répond ces huit monosyllabes en rafale de mitraillette: « Je veux de la poudre et des balles ».

Mais qu’écrirait Victor Hugo en entendant Hafsa ? Habitué à toutes sortes de  déformations et difformités, il aurait pourtant, je crois, du mal à saisir dans ses réseaux d’antithèses ce « viva la muerte »  folâtre.

Au moment où je termine ce billet j’apprends qu’un nouvel attentat a eu lieu à Tunis.

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Sur « La migration des mots »

Il arrive qu’un exil aille à la rencontre d’un autre exil, et il est temps que je parle de « La migration des mots », bel article d’Amina Saïd dans la revue Apulée, placé sous l’épigraphe de Claude Esteban :

Seule l’expérience assidûment vécue d’une étrangeté, dirai-je d’une altérité à sa propre langue, peut rendre compte, au plus profond de l’esprit, de la notion d’exil.

Amina Saïd, en traduisant l’écrivain philippin Francisco Sionil José, a choisi de s’exiler dans la langue d’un autre dont elle ne connaît pas l’univers culturel. Elle y est prédisposée : émigrée dans sa langue maternelle, le français, elle a grandi à Tunis où elle parle le tunisien, apprend dès l’école primaire l’arabe classique, puis étudie la littérature américaine à Paris. « L’épreuve de l’étranger » ne lui fait donc pas peur.

L’auteur auquel elle a choisi de se marier par la traduction – car la traduction est une sorte de mariage – écrit en anglais, un anglais teinté des langues qui ont façonné son imaginaire: l’ilokano, sa langue maternelle oubliée mais intérieurement présente (j’ai appris à cette occasion que les Philippines comptent sept mille îles et une centaine de langues) ; et le tagalog, langue nationale depuis 1937, mâtinée d’anglais à Manille sous le nom de « taglish ». Cet anglais philippin porte les traces de la présence ancienne des Chinois, et bien sûr des trois siècles de colonisation espagnole, de 1571 à 1898. Francisco Sionil José a eu à cœur d’imprimer dans sa langue d’écriture les traces de l’histoire mouvementée de son pays et Amina Saïd l’a bravement suivi. Elle raconte comment elle a traduit une suite de cinq romans, La Saga de Rosales (près de 2000 pages en tout, ai-je calculé), non seulement en s’entourant des dictionnaires appropriés, mais en rencontrant sur place l’auteur et nombre d’écrivains, et en découvrant les paysages et les lieux qui ont nourri Francisco Sionil José : « et je parvins à discerner, par exemple, la nuance de vert d’une rizière ou l’odeur du copra » (amande de coco), choses inaudibles, inexpliquées, mais si importantes pour saisir un auteur. Cet article s’achève sur une citation de Pablo de Santis : « Tout peut être traduit excepté la façon dont une oeuvre se tait ; et pour cela il n’existe aucune traduction possible ».
Cette résignation est peut-être la meilleure compagne du traducteur.

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Trois petites notes de juin

Importance du gosier

Les mouches que gobe l’hirondelle n’ont pas le même goût ici et là-bas.
Le Jerez que je bois en Espagne hispanise mon gosier, mes lèvres, mon palais et mes cordes vocales.

***
« Je suis nulle »

Très rarement j’entends un homme dire « je suis nul », et assez souvent une femme : « Je suis nulle en… », « Je suis nulle pour … » (Variante : « Je suis pas douée pour »).

— Evite bien ces mots qu’emploient même les femmes que tu estimes, me dis-je in petto, car d’aucuns seront trop contents de te croire sur parole.

***
Quand j’entends…

Quand j’entends des phrases comme : « C’est honteux qu’on donne tant pour ceci et rien pour cela », je veux examiner si le ceci et le cela sont comparables avant de m’indigner.

Quand j’entends Anne Cheng parler d’appartenance et non d’identité je me réjouis. J’appartiens à la France, à l’Espagne, à l’Angleterre, à Balzac, Pirandello, Dostoïevski, Walser, Wagner…

Quand j’entends Anne Cheng remercier l’école française qui l’a formée, car rendre hommage à ses maîtres est un rite confucéen et salutaire, je m’attriste d’avoir exercé une profession aujourd’hui si dévalorisée.

Lien vers la leçon inaugurale d’Anne Cheng au Collège de France :

« La Chine pense-t-elle ? » : https://www.youtube.com/watch?v=OYt4ofi4Mgg

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Attraper des flocons avec Marion Graf

Quelle n’a pas été ma joie dimanche dernier, au Marché de la Poésie, en feuilletant l’excellente revue de belles-lettres (Société de Belles-Lettres de Lausanne) que je connaissais mal, de découvrir que la responsable en est Marion Graf, la remarquable traductrice grâce à laquelle j’ai pu lire Robert Walser ! Cette joie a tourné à l’ivresse quand je me suis aperçue que mon interlocutrice sur le stand était Marion Graf elle-même, et je me suis écriée sans réfléchir : « Quoi ? Vous êtes Marion Graf ? Je vous adore ! » (Du coup elle m’a offert un numéro de la revue). Nous avons comparé Walser à un oiseau qui sautille et s’envole sans qu’on puisse le saisir, et elle était d’accord quand j’ai dit que Walser ne cousait pas ses textes mais laissait gentiment ce soin à ses commentateurs.

 

 

 

 

 

Dans sa « Note de la traductrice » en postface du Territoire du crayon, elle fait état des difficultés propres au style de Walser : brusques changements de registre, flamboyants néologismes fondés sur la propension de l’allemand à agglutiner des suffixes, tendance à composer des noms génériques à partir de mots concrets : la « lainosité », enchaînements sonores du type « marabout-bout-de-ficelle », helvétismes, gallicismes précieux impossibles à rendre en français, justement…

« Au traducteur d’attraper ces flocons de neige », conclut-elle.

Quelle a été son expression, dimanche, pour définir son grand compagnonnage avec Walser ? Proximité ? Intimité ? Osmose ? Elle a le sentiment d’être son double, son alter ego.

Ceci me renvoie à une autre étonnante expérience de traductrice, trouvée dans le numéro 4 de la revue Apulée, « Traduire le monde«  : celle d’Amina Saïd avec le poète philippin Francisco Sionil José.

(A suivre)

Sur Robert Walser, ma « peau d’écriture » d’octobre dernier : http://www.lacauselitteraire.fr/peaux-d-ecriture-4-robert-walser-et-le-territoire-du-crayon-par-nathalie-de-courson

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Architextures d’Anita Pittoni

Anita Pittoni fut connue pour sa pratique de l’art textile avant de se lancer dans la littérature. Elle exposa, à la galerie Bragaglia de Rome, certaines de ses tapisseries « d’un style futuriste et constructiviste », dit Simone Volpato, l’éditeur italien de Confession téméraire.

Difficile aujourd’hui de trouver des tapisseries de Pittoni sur Internet, mais je suis tombée sur celle-ci :

Comment un lecteur de Confession téméraire ne verrait-il pas déjà dans cette architecture colorée une figuration de l’espace intérieur de Pittoni ? Tours crénelées, ébauches d’escaliers, fenêtres ouvertes ou barrées, niveaux irréguliers, franges échevelées, aperçus adriatiques, passerelles menant hors du cadre… Mais laissons l’auteure explorer avec ses propres mots son domaine intérieur dans un de ses récits poétiques, « L’oiseau jaune » :

« … cette enfilade de pièces avec leurs dénivellations de petits escaliers dans toutes les directions, les étages qui tournent interminablement en spirale autour d’un axe, les murs avec les espaces des fenêtres et des portes déjà percés, mais sans aucun bâti » (p. 87).

On prendra ce dernier mot dans son double sens architectural et couturier. Ces étranges maisons comparables à celles de Kafka sont peuplées de figures ambulantes qui incarnent de façon parfois très menaçante l’impossibilité de tout accès, ce qui rend Pittoni écrivaine plus inquiétante que Pittoni tisserande. Le fil de chanvre, « mon authentique chanvre de pêcheur », dit-elle, résiste aux « violences les plus insensées ». Ceci confère à l’œuvre tissée une sorte de stabilité que n’ont certainement pas les textes écrits où la folie est affrontée de plein fouet. La belle prose intitulée « La chevelure de la sirène » (p. 63) explore la rivalité ‒ ou la complémentarité ‒ entre l’actuelle machine à écrire Olivetti et « le rouet d’autrefois, mon rouet à moi, prêt à servir, attendrissant, solidement fixé sur la longue table ».

J’aurais aimé mieux examiner ce rapport dans ma récente note de lecture pour la Cause littéraire :
http://www.lacauselitteraire.fr/confession-temeraire-suivi-de-cher-saba-et-la-cite-de-bobi-anita-pittoni-par-nathalie-de-courson

Mais les mouettes aiment picorer ce que laisse la marée descendante.

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Voici Voilà Voïca

Geneviève Asse, « Automne »

Quand je lis Colette (peu) je me dis : — Quelle abondance de sensations et quel art de les marier ! Voici un véritable écrivain.
Mais ‒ manque de sensibilité de ma part ? Rien ne me happe vraiment. Cette jubilation de parfums, de saveurs et de caresses me laisse froide.

                                                                               ***
Voilà maintenant des poètes qui semblent me dire à tout instant :  « C’est plus compliqué que ça », et les bras m’en tombent de respect. Et puis il y en d’autres qui me donnent envie d’être libre et d’avancer sur un ressort en sautant des cases : « De oca a oca, y juego porque me toca » / « D’oie en oie, et je joue encore une fois ». Je mets Sanda Voïca dans cette catégorie-là. « De voïca a voïca », d’exil à exil et d’Epopopoèmémés à Trajectoire déroutée…

                                                                                ***

Il y a un nom pour désigner l’enfant qui a perdu sa mère : orphelin
Il y a un nom pour désigner la femme qui a perdu son mari : veuve.
Il n’y a pas de nom pour désigner la mère qui a perdu son enfant.

Il y a les mots de Sanda Voïca : « La tombe blanche ovale dans mon corps ».

Il me semble que la poésie, ça peut être ça.

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