Disparitions

Il y a des nostalgies que je partage et d’autres pas.

Je suis triste, par exemple, de la disparition des montres et horloges à aiguilles qui donnent au silence un tempo.

Je ne suis pas triste, en revanche, comme le psychanalyste Serge André, de la disparition des ratures liée au développement de l’informatique. On va, dit-il, dans le sens de la disparition de l’histoire d’un texte, de l’histoire tout court, « pour n’imposer que du présent, du toujours actuel »*.

Concédons qu’une étude génétique a besoin de l’examen des ratures et que les épreuves de Balzac nous enchantent.

Epreuve des Employés de Balzac (p. 145). Source : Wikipedia

Mais le déclinisme de Serge André ne me convainc pas. La disparition en un clic de formules maladroites ou imprécises n’est pas celle de « l’Histoire tout court », et ce doux clic donne à celui qui écrit une agilité stimulante pour tordre et distordre ses phrases. On n’est pas obligé d’exhiber les balbutiements et borborygmes du travail d’écriture, et si on craint de regretter des états antérieurs d’un texte il suffit de dater et de sauvegarder les dossiers constitués.

Le traitement informatique des textes  ne nous empêche pas de collectionner cahiers et stylos colorés, d’avoir nos « paperolles » secrètes et d’aimer l’odeur des papeteries.

P.S. Pour ce qui est des disparitions liées à l’apparition d’Internet  d’autres billets seraient nécessaires.

* Je ne retrouve malheureusement pas la référence de ma citation, notée sur un carnet. Je suppose qu’elle appartient à L’Ecriture commence où finit la psychanalyse, seul texte de Serge André que j’ai lu et qui contient d’autres affirmations encore plus contestables.

 

 

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Deux autres notes de septembre

Ce matin, à la plage, je suis restée une demi-heure assise sur une bouée pour être seule. Maintenant que je suis seule dans la maison, j’imagine avoir mal au ventre et j’ai peur de mourir.

                                                                             ***

Comme on peut se laisser écrire, on peut se laisser ne pas écrire. Se laisser vivre en regardant le ciel, le noisetier, en écoutant le vent dans les bambous et les voisins qui font “âââââllo”.

 

 

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Entrer dans la Manche

A marée haute : d’abord marcher en long plus qu’en profond. S’habituer au froid, voir si les vagues ne vont pas m’atteindre plus vite que je ne voudrais (c’est presque toujours le cas). Après les jambes, le « divertissoir » comme disait maman (étape selon elle primordiale d’une baignade). C’est là que j’attends le déclic (quand la vague n’a pas décidé à ma place). Après quelques faux départs ponctués de « un… deux… trois… », je plonge et deviens grenouille. Les dix premières brasses sont précipitées, puis le souffle s’apaise et un rythme s’installe.

A marée basse : traverser les bâches, sentir l’odeur de poisson, voir les petites crevettes filer autour de mes orteils, patauger dans la bonne vase molle. Puis, si la nage est trop ventre à terre, faire la planche et contempler le ciel.

Entrer dans les choses comme dans la Manche, sans me faire renverser par les vagues : au bout de quelques « un, deux, trois » frileux, ou après avoir pataugé dans la vase nourricière. Mais entrer.

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Mantefable

Une mante religieuse grimpait, grimpait, et retombait. Elle avait choisi pour nid, on ne sait pas bien pourquoi, le montant de ma fenêtre. La surface était trop lisse et son ventre chargé d’œufs. Au bout de plusieurs essais d’escalade et de glissade, la mante s’est envolée, gracieuse, vers les bambous.

Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage,
mais à la cent-unième, volez vers vos bambous.

Si elle croque vos fourmis (dit l’autre morale),
Vos chenilles, vos teignes, vos tiques, vos pyrales,
Soyez peu regardant sur ses mœurs conjugales.

 

 

 

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Sur la lisière du sommeil

Depuis des années je suis fascinée par ces extraits des Marginalia d’Edgar Poe :

Je ne crois pas qu’aucune pensée – ce qu’on peut appeler véritablement une pensée – soit au-delà des frontières du langage. Pour ma part, je n’ai jamais eu une pensée que je n’aie pu l’exprimer en mots […] Il y a cependant une classe d’imaginations (fancies) d’une exquise délicatesse qui ne sont point des pensées et auxquelles jusqu’à présent j’ai trouvé absolument impossible d’adapter un langage. […] Je ne suis visité de ces images que lorsque je suis sur la lisière même du sommeil et avec la conscience de m’y trouver. […] Ces fancies apportent avec elles une extase délicieuse.

Bien qu’Edgar Poe se sente incapable de transcrire ces « fancies », l’atmosphère de ses contes et poèmes en semble parfois imprégnée (comme Le Palais hanté, poème somptueusement traduit par Mallarmé).

Je vois bien ce dont il parle : ces images se font et défont quand on est au bord du sommeil aussi rapidement que des cristaux de kaléidoscope, et bien qu’un reste de conscience nous habite, elles sont en effet plus insaisissables que des rêves nocturnes dont le souvenir peut revenir nous habiter au réveil. La nuit dernière, j’ai par hasard capté une de ces visions fugitives : une araignée géante couleur sable devant mes bambous. Mais avant qu’elle ne se métamorphose en une autre image colorée, j’ai eu le temps de me dire : « une famille » et c’est ce titre, sortant la vision de son évanescence pour la figer en une sorte d’allégorie, qui a dû me réveiller.

P.S. 1. Comme tout aujourd’hui a un nom, ces « fancies » ont été nommées « visions hypnagogiques » et plusieurs artistes, dont Salvador Dali, disent y puiser leur inspiration. 2. Les Marginalia de Poe, notes écrites dans les marges des livres, sont passionnantes par l’acuité de la vision et la variété des sujets et des tons. 3. Marie-Paule Farina me fait à l’instant découvrir sur sa page Facebook cette superbe mélodie de Lully “O tranquille sommeil” https://www.youtube.com/watch?v=JVJJW9oAviE&fbclid=IwAR2VwSWRue-TO67i7u5fQotRM8WkU0_fo01K08SKf_22b_tuniJedV9huiU

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Tenir un caillou dans la main

Quand je ramasse un caillou c’est pour sa forme, sa couleur, quelque chose qui m’attire directement en lui ou correspond à ce que j’ai dans la tête, sans rien de savant car je ne m’y connais pas en géologie. Ainsi, j’ai ramassé un jour sur la plage deux galets que j’ai nommés papa et maman, peut-être parce que je voulais d’une manière ou d’une autre les ramener à la vie.

Je me souviens de l’histoire des survivants du déluge Deucalion et Pyrrha qui sèment des pierres pour qu’elles se métamorphosent en hommes et en femmes et repeuplent la terre. J’y ai consacré un jour ici un billet http://patte-de-mouette.fr/2017/11/10/issus-de-la-pierre/

Quand je ramasse des pierres, c’est aussi parce que je souhaite garder une carcasse des lieux où je suis passée. Un morceau de terrain plutôt qu’une photo.
J’ai depuis longtemps sur mon bureau un galet du Toulourenc, rivière de la Drôme menacée aujourd’hui par les déchets des touristes. J’ai aussi une pierre rouge de Calatrava que les chevaliers guerriers ont peut-être foulée en 1492 avant de prendre Grenade…

Le contact d’un téléphone portable ne remplace pas dans ma poche celui d’un galet lisse et frais que ma main réchauffe.

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Lambeaux de morte parole *

Exceptionnellement, ma patte se pose aujourd’hui sur des morceaux d’un article que j’ai  publié il y a quelques années dans un magazine, car j’aimerais revenir sur un de mes sujets préférés, à peine effleuré sur ce blog en juillet dernier  http://patte-de-mouette.fr/2020/07/24/les-choses-et-les-mots/#comments

A l’occasion d’une réunion sur la scolarisation des élèves étrangers, les inspecteurs et les formateurs du CASNAV (Centre Académique pour la Scolarisation des enfants allophones Nouvellement Arrivés et des enfants issus de familles itinérantes et de Voyageurs) m’ont appris trois choses essentielles :

Ressources pour l’inclusion des élèves allophones du CASNAV de Metz-Nancy

1. On ne dit plus :  intégration des élèves étrangers, mais : inclusion des élèves nouveaux arrivants. Je consulte le dictionnaire : l’intégration est l’opération par laquelle un individu ou un groupe s’incorpore à une collectivité. Elle peut être politique, sociale, raciale. Raciale ! J’ai compris : l’intégration est racialiste. Au contraire, l’inclusion est neutre, mathématique : “propriété d’un ensemble A dont tous les éléments font partie d’un autre ensemble B.” Mais, dit encore le dictionnaire, on parle également d’inclusion quand un objet, une fleur, un insecte, est conservé dans un bloc de matière plastique transparente. Être inclus, c’est en somme être pris dans une masse sans qu’il soit question de s’en dégager.

2. On ne dit plus, comme le sigle le montre, qu’un élève est non francophone (définition négative qui gomme l’existence d’une langue parlée dans les familles), mais qu’il est allophone (étymologiquement “autre voix”), terme qui prend en compte sa ou ses langues d’origine (que l’on se gardera toujours d’appeler dialectes pour être sûr de ne pas se tromper). L’élève a un parler autre, mais la notion d’autre pouvant contenir je ne sais quoi de discriminant, on ajoute : « les élèves dits allophones ». (À peine l’euphémisme créé, on s’en méfie pour dire qu’on ne dit peut-être pas totalement ce qu’on dit). Variante : « Les élèves allophones, si je puis dire ». Quant à ceux qui arrivent en France sans savoir lire ni écrire, ils sont appelés NSA, Non Scolarisés Antérieurement. Est-ce bien correct ? Ce Non initial stigmatise, et le N, le S et le A pourraient être les initiales de Ne Sait pas l’Alphabet. (En écrivant aujourd’hui ceci, j’imagine soudain un préau de cour de récré où un gamin traite un autre de NSA en lui crachant à la figure). Pire : ces lettres sont contenues dans le mot Niais, qui risque de déraper insidieusement vers ceux qui les ont constituées en sigle.

3. On ne dit plus, comme je le signalais l’autre jour, Classe d’accueil pour désigner la véritable famille scolaire où des jeunes de tous les pays du monde, dans des situations souvent critiques, trouvent un soutien conséquent pendant la première année de leur apprentissage du français. On sait qu’après leur séjour dans ce  havre bienveillant au cadre pédagogique exigeant, ils sont intégrés (pardon : inclus) peu à peu dans des classes banales (pour éviter de dire normales, ce qui laisserait supposer que les classes ex-dites d’accueil sont constituées d’anormaux). Dorénavant, on appelle ces classes UP2A : Unité Pédagogique d’Élèves Allophones Arrivants. Le terme UP2A, nous dit l’inspecteur, a été choisi car il est « plus inclusif » que le terme classe d’accueil.

Chaque année on charge la barque de nouvelles circonlocutions qui parviendront sous peu à faire couler les meilleurs lieux de transmission de l’institution scolaire française. J’ai dit transmission ? Ce mot n’est-il pas un peu louche ?

Mais je viens d’ouvrir le journal et me demande si ces débats sont encore de mise avant la rentrée scolaire la plus difficile qui ait jamais existé.

* Morteparole est le titre d’un roman de Jean Védrine (Fayard, 2014), qui parle de “la parole morte et technique qu’impose désormais l’institution scolaire”.

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Avoir du cœur

« Pour faire ce métier, il faut avoir du cœur », disait l’aide-soignante du vieil About. Cela m’a plus touchée que si elle avait employé le mot empathie.

En littérature, il me semble que le mot cœur et tout ce qu’il suppose est encore en France suspect de sentimentalisme néo-romantique larmoyant. La poésie d’aujourd’hui hésite à transcrire ce qui sort du cœur sans ellipse ni circonlocution.

J’ai remarqué que les Asiatiques avaient, dans le domaine des sentiments et des émotions, la bouche moins pincée et les artères moins bouchées. J’en ai eu la confirmation hier en lisant les phrases que je vais reproduire ici. Je remercie Marie-Paule Farina de m’avoir fait découvrir sur sa page Facebook ce beau texte de Bi Feiyu, écrivain chinois né en 1964 et “forgé par les valeurs de patience, d’endurance, de partage de son enfance paysanne », dit la présentation de l’éditeur (qui heureusement préfère le mot endurance à résilience).

BI FEIYU (Traduit du chinois par Myriam Kryger)

LE BUFFLE

[…] Les grands yeux humides et mélancoliques du buffle sont envoûtants. On y lit la vulnérabilité et l’impuissance, la tragédie d’un destin. Ce regard, à la fois malheureux et obstiné, m’a toujours transpercé de douleur. Les grands yeux sont toujours tristes, ils donnent l’impression que quelque chose va mal tourner.
Le corps du buffle n’est pas en harmonie avec ses yeux mélancoliques et son âme délicate. […]
Comme tous les êtres raffinés, le buffle est conciliant et indulgent. Il supporte tout, il ne se fâche jamais. Et pourtant il n’est ni aimé ni respecté. Il reçoit sans cesse des coups de fouet, il subit, il endure.
Il ne devrait pas accepter autant de souffrance.[…]
De tous les êtres vivants, le buffle mange de la manière la plus raffinée. Il a toujours l’air de savourer les mets rares d’un banquet impérial. Il mâche lentement, il avale délicatement, il ne rote pas, il garde la bouche fermée. Seule sa mâchoire inférieure bouge légèrement, à un rythme régulier. Même affamé, il conserve cette distinction. Une fois son repas terminé, il rumine doucement.

(Extrait de Don Quichotte sur le Yangtsé, Editions Philippe Picquier)

Un Français d’aujourd’hui aurait-il osé : « Ce regard (…) m’a toujours transpercé de douleur » ? Qui donc, ici, saurait décrire avec autant de précision un buffle qui mange bouche fermée sans roter, et avec autant de sensibilité ces grands yeux qui « donnent l’impression que quelque chose va mal tourner » ?

Mon précédent billet avait pour titre : « Comment je lis ». Aujourd’hui je me réponds : avec les yeux, les oreilles, la peau et le cœur.

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Comment je lis

Pour D. L.

Je ne suis pas érudite et assez peu romanesque. J’avance lentement dans la lecture d’un roman, avec de fréquents retours en arrière, du mal à me concentrer. Mais soudain, certaines phrases mettent fin à cette langueur et me touchent à vif comme cette comparaison trouvée récemment dans Monsieur Ouine de Bernanos, aussitôt recopiée :  “[…] comme un jeune chat passe brusquement de la pelote de laine à la proie vivante, et du jeu au meurtre ».

Je m’aperçois que les textes qui m’éveillent le plus, qu’ils soient écrits en prose ou en vers, sont ceux qui traversent quantité de petits sujets, contiennent un foisonnement de perceptions, d’émotions, et surtout évoquent de brusques dissonances, une rupture inattendue d’harmonie qui secoue la phrase. J’ai été immédiatement captivée quand j’ai lu, à l’âge de vingt ans, Le Planétarium de Nathalie Sarraute dans le cadre d’une unité de fac sur le Nouveau Roman. J’étudiais Robbe-Grillet par devoir, Beckett avec intérêt, mais Nathalie Sarraute me parlait de ce que je ressentais obscurément depuis toujours. J’étais ravie comme Monsieur Jourdain d’avoir des tropismes sans le savoir, et reconnaissante envers l’auteur d’avoir consacré sa vie à mettre au jour des sensations que dans ma timidité je trouvais brumeuses, peut-être honteuses, en tout cas indicibles.

Je ne suis pas attirée en littérature par les esprits chagrins (il y a quelques exceptions) et suis transportée par les écrits qui révèlent une tendance primesautière, insolente, intempestive, incongrue, pieds dans le plat, une « belle humeur », comme dit Nietzsche dont je lis en ce moment Ecce homo sans distance et peut-être sans rien comprendre, pour qu’il me transmette une énergie dans sa recherche de “comment on devient ce qu’on est”.

J’aime les livres à picorer, ruminer, éventuellement piller.

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Ecrire, tailler, tronquer

On commence à écrire régulièrement, on assemble un jour quelques pages : un poème, un récit, un roman. On donne le manuscrit à lire à une personne de son entourage que l’on estime bienveillante et compétente, qui vous dit : “Il faut couper, il faut tailler, ici, ici, là.” Et on se retrouve avec une seule phrase considérée comme valide sur un texte de cinq, dix, voire deux cents pages.

“Le Philosophe scythe”, fable de La Fontaine, gravure de Grandville

Cette expérience, je l’ai bien sûr connue. Sous plusieurs formes plus ou moins cruelles, c’est le lot de beaucoup de gens qui essayent d’écrire. Voilà pourquoi je me dis aujourd’hui:
— Si on me conseille de supprimer des pages, ne pas suivre l’exemple du philosophe scythe de La Fontaine qui, voulant imiter un sage jardinier grec qu’il voit tailler ses arbres, fait dans son propre verger « un universel abattis ».

Comment ne pas couper toutes nos branches ? Comment éviter d’ôter “à nos coeurs le principal ressort” ? Trouvons d’abord un lecteur qui sait ce qu’écrire veut dire. Laissons aussi faire le temps : le superflu tombera peut-être de lui-même. Si tout ou rien ne tombe, si les mots ne prennent pas vie entre nos mains, plantons un autre arbre.

Cent fois sur le métier… Oui, mais pas n’importe comment.

Je pense aussi à une Leçon américaine d’Italo Calvino. Deux dieux opposés sont à l’oeuvre dans l’écriture, dit-il : Mercure aux pieds ailés qui est mobilité, vivacité, élan ; et Vulcain le forgeron, constructif et concentré (et sûrement musicien), qui s’occupe des minutieux assemblages.

P.S. Chers abonnés, si le début du billet ci-dessus ne correspond pas à celui que vous avez reçu en mail, c’est parce que je l’ai tronqué d’une anecdote que l’on m’a racontée l’hiver dernier, qui m’a touchée,  mais qui pouvait être mal interprétée. Discernement, ou oeuvre de jardinier scythe…

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