Enchifrené

Ce mot signifie « qui a le nez embarrassé par un rhume de cerveau ». Je l’ai appris de Gide qui dit dans son Journal que son ami Francis de Miomandre a « l’esprit comme enchifrené ».

J’ai du mal à me représenter ainsi un auteur qui porte le joli nom de Miomandre et qui, non content d’avoir traduit Cervantes et les plus grands écrivains espagnols, a écrit des livres dont les titres me paraissent aux antipodes de l’enchifrènement : Ecrit sur l’eau ; La vie amoureuse de Vénus ; L’Amour sous les oliviers

Mais en relisant ce passage du Journal du 17 mai 1907, je découvre que je me suis trompée : Miomandre y est décrit comme « sémillant, verveux, léger », et c’est Edmond Jaloux, rencontré dans la rue avec Miomandre, qui est « un peu pâteux et l’esprit comme enchifrené », mot dans lequel on ne peut manquer d’entendre  « frein » et « chiffonné ». Quelques lignes plus loin, Gide nous confesse que, par un caprice qu’il décrit comme un vertige de sa volonté, il entraîne chez lui ses deux amis, leur dit des bêtises et commet une énorme gaffe à la manière du Prince Muichkine avec le vase fragile, ce qui toute la nuit va « obombrer » sa pensée et lui donner encore le surlendemain des « coups de grattoir au cœur ».

Je me réjouis que les vertiges et les remords dostoïevskiens de Gide lui aient inspiré des mots aussi savoureux que « enchifrené », « obombrer », « coups de grattoir au cœur ».

Je me réjouis aussi que, quelle que fût l’intensité et la sincérité de ses repentirs, Gide ne se soit jamais laissé enchifrener par la guerre et la vie. Voici en effet ce qu’il dit douze ans plus tard, le 19 mai 1919 :

Le point de vue de presque chacun de mes amis change extraordinairement avec l’âge ; ils ont une tendance, eux tous, à me faire grief de ma constance et de la fidélité de mes pensées. Il leur apparaît, naturellement, que je n’ai pas su tirer instruction de la vie, et, parce qu’ils ont cru prudent de vieillir, ils tiennent pour folie mon imprudence. (…)
Ah ! que tout cela est triste ! (…) Mon Dieu, préservez-moi des rides de l’esprit ! Et surtout gardez-moi de ne pas les reconnaître pour des rides !

En 1950 Gide n’a pas perdu sa constance à s’observer : « Je crois même que, à l’article de la mort, je me dirai : tiens ! il meurt ». Et en effet,  l’année suivante sur son lit de mort : « J’ai peur que mes phrases ne deviennent grammaticalement incorrectes ».

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Une araignée dans la tête

Grand-mère, qui ne m’aimait pas, disait que j’avais une araignée dans la tête. Enfant je trouvais ça inquiétant mais aujourd’hui je suis plutôt satisfaite de cette locataire. Les araignées ont six ou huit yeux qui les font regarder devant, derrière, de côté, en bas et en haut. C’est mieux qu’un phare maritime ou que l’homme d’Ovide ! Elles n’ont pas d’oreilles, certes, mais les poils qui les recouvrent leur donnent l’ouïe et l’odorat en même temps que le toucher. Être réceptive aux moindres mouvements de l’air ! Entendre et sentir par le toucher ! Avec pareille richesse en tête je serais un Crésus sensoriel, grand-mère.

Je me construirais comme les mygales maçonnes une toile dite « en tube » enfouie aux trois quarts dans le sol, et de mes chélicères acérées je crochèterais les grand-mères qui ont eu la malchance de s’approcher de mon bas de soie captieux.

Louise Bourgeois, « L’araignée et la tapisserie »

Les parents de Louise Bourgeois tenaient un atelier de restauration de tapisseries. Pour cette artiste, reine des araignées, le fil prédateur est aussi celui qui restaure. Son œuvre, dit un bon article que je mets ici en lien, est une toile d’émotions et de souvenirs qu’elle tisse et détisse et retisse : « I do, I undo, I redo ».

http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-bourgeois/ENS-bourgeois.html

 

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Sept notes pour une gamme de mars

1. J’ai un goût particulier pour les écrivains qui pèsent des œufs de mouches dans des balances en toiles d’araignée, comme disait Voltaire de Marivaux.

***
2. Les sonorités du verbe jouir me font rougir ; les sonorités du mot orgasme me font tousser ; extase est trop mystique. Il faudrait inventer un mot avec des i, des a, des l et des v, comme sévillase, ou vallandebraise.

***
3. Entre la pensée qui bondit et la main qui écrit, quoi ? Quand je pose ces mots et ce point d’interrogation, qu’est-ce qui subsiste de l’élan qui me poussait à ouvrir l’ordinateur ?

Dominique Fourcade dit qu’en écrivant Le Ciel pas d’angle, « les mots venaient de derrière la page, comme s’ils montaient à la surface ».

Des mots qui jaillissent du papier comme un geyser ? Sévillase de mots !

***
4. Jardinage de printemps

joindre
marier
bouturer
(quel est le mot ?)
des parties de moi que je croyais disjointes
et qui ne le sont pas

***
5. Grandeur et petitesse

« Certains ont besoin de leur petitesse pour sentir. D’autres font appel à leur grandeur », dit Henri Michaux (Poteaux d’angle).

Je me situe parmi les premiers : la grandeur m’anesthésie et la hauteur me coule.

***
6. Question voisine

« On est orgueilleux par nature, modeste par nécessité », dit Pierre Reverdy (En Vrac).

Seule la nécessité de sentir me rend modeste, d’une sorte de modestie orgueilleuse.

Quand je relis mes cahiers je me trouve sympathique et j’éprouve un « orgueil suffisant » obtenu, comme la grâce suffisante des jésuites, par l’exercice.

***
7. Matin au square Gardette

Le saoul se met au goulot. La grande ville marche les pieds en dedans. J’aimerais habiter cet immeuble rouge un peu renfrogné.

J’ai des accès de dispersion ou d’autodérision, et sur ce banc je me demande : « Suis-je assez forte pour porter seule ma voix ? »

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L’Art et le Temps

« L’Art est long et le Temps est court », dit Baudelaire avec angoisse dans « Le Guignon ».

« J’écris peu, mais je vivrai si longtemps ! », dit Jules Renard avec insolence dans son Journal.

Ils sont tous les deux morts à quarante-six ans.

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Encore un peu

Mon amie Marie-Paule citait l’autre jour un propos de Vladimir Jankélévitch: « Toute mort est une mort subite, même la mort d’un vieillard de 95 ans… parce qu’il faut toujours un dernier accident pour qu’il meure, n’est-ce pas ? Il pourrait mourir le lendemain, il pourrait mourir l’année prochaine. » (Qui suis-je, la Manufacture, 1986). La disparition récente du poète Antoine Emaz – qui était souffrant depuis plusieurs années – ravive cette réflexion : dans son recueil de 2016 Limite, nous voyons osciller une « barque corps » qui « ne porte plus que mal » sans que l’on sache quand ni comment aura lieu le naufrage.

Alexandre Holla, « Chêne bas »

Toute personne ayant assisté un mourant connaît cette incertitude du seuil. Il faut être Diderot pour déclarer, selon le témoignage de sa fille Angélique :

« Ma vie désormais se compte en quarts d’heure ».

— Encore un peu… se dit-on généralement. Tous les matins se réveiller et se dire : « Encore un moment » (qui varie de quelques mois à quelques années selon l’âge et l’état de santé). Ou bien on ne se dit rien du tout, tant l’habitude de vivre nous donne un sentiment de permanence. George Eliot est venue hier faire écho à ces remarques :

Un homme vous dira qu’il travaille depuis quarante ans dans une mine sans avoir eu aucun accident, comme si c’était là une raison pour laquelle il devrait être libre de toute crainte, bien que la voûte de la mine soit en train de s’affaisser ; et l’on observe souvent que, plus un homme se fait vieux, plus il lui est difficile de croire vraiment à sa propre mort (Silas Marner, Folio, p. 83-84).

Il y a des vieillards rageurs, arc-boutés sur leur longévité, d’autres qui voudraient mourir et n’y parviennent pas, d’autres qui croient vouloir mourir et s’arc-boutent… et je laisserai le mot de la fin à Philippe Jaccottet :

« Mon désir serait tout bêtement d’être éternellement mortel. »
(Observations, bib. de la Pléiade, p. 75.)

P.S. Une belle note de lecture d’Anne Malaprade sur Antoine Emaz :
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2016/11/note-de-lecture-antoine-emaz-limite-par-anne-malaprade.html

Et le dossier de 100 pages publié le 7 mars 2019 par Poezibao :

https://poezibao.typepad.com/poezibao/2019/03/dossier-antoine-emaz.html

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Oiseaux des mers

Quand je marche le long de la laisse de mer, je suis attendrie par les oiseaux appelés gravelots à collier interrompu, à peine plus grands qu’un moineau, qui volent en bande et courent si vite sur leurs petites pattes qu’on dirait un film tourné en accéléré. Ils sont en voie de disparition car ils font leur nid à même le sable. Un coup de ballon ou de pelleteuse, et les œufs sont détruits. J’ai réussi hier à photographier un de ces gravelots :

On préfèrerait l’appeler « grelot », ou « pluvier », nom de la sous-famille à laquelle il appartient.

En  espagnol le gravelot s’appelle « chorlitejo » (et je préfère aussi « chorlito », pluvier).  « Chorlito » s’emploie aussi au figuré, me rappelle Claude Ferrandiz, dans le sens du français « linote »: personne étourdie, sans cervelle.

Pas si bête, pourtant : lorsqu’une mère pluvier nourrit au ras du sol ses petits et se trouve dérangée, elle use de la technique de « l’aile cassée » : elle distrait l’intrus de sa couvée en imitant un oiseau blessé.

Hélas, ceci n’est pas une feinte chez tous les oiseaux. L’été dernier, j’ai vu sur la plage un goéland dont une aile était brisée, et qui faisait d’immenses efforts pour s’envoler en agitant l’autre. Ce n’était pas « Ses ailes de géant l’empêchent de marcher » comme l’albatros-poète de Baudelaire. Il avait suffisamment d’aile pour s’imaginer qu’il s’élèverait comme d’habitude, mais il  se soulevait à grand-peine de vingt centimètres, retombait sur le sable, s’épuisait en nouvelles tentatives, se traînait entre les vacanciers indifférents et débraillés, et on savait que la nature ne lui ferait aucun cadeau.

Que dire d’un goéland estropié ? Les temps ne sont plus aux allégories. (La question est peut-être devenue : que faire des goélands estropiés ?)

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Un air dans la tête

Dans mon enfance en Espagne, les femmes chantaient en faisant le ménage et les hommes chantaient sur les chantiers. J’ai encore entendu il y a quelques années à Mérida des techniciens qui installaient le festival de théâtre en chantant et cela m’a soudain emplie de nostalgie heureuse. En France, les maçons sifflent moins qu’avant et plus personne ne chante en travaillant.

Sur le chemin du marché Richard Lenoir, je joue aujourd’hui à me demander quels sont les gens qui ont une musique dans la tête. Je ne compte pas ceux qui ont des écouteurs dans les oreilles car je cherche, dans les démarches et les regards, ce qui révèle une musique intérieure. Une femme asiatique avance en balançant légèrement la tête, un peu  béatement peut-être, mais je suis sûre qu’elle a un air précis dans la tête. J’en vois une autre qui marche d’un pas si décidé que je jurerais que sa crainte de faire la queue chez le poissonnier n’a pas le moindre arrière-plan musical.

Moi, j’ai presque toujours une musique dans la tête. Ce sont souvent certains airs de Don Giovanni que je massacre pour les adapter à mon pas rapide, et que mes mandibules accompagnent en jouant des castagnettes comme les cigales. Ce n’est pas forcément associé à de la joie de vivre et ressemblerait à une notation que j’ai lue dans Edgar Poe : « C’est une chose tout à fait ordinaire que d’avoir les oreilles fatiguées, ou plutôt la mémoire obsédée par une espèce de tintouin, par le refrain d’une chanson vulgaire ou par quelques lambeaux insignifiants d’opéra » (Le Démon de la perversité). Le « tintouin » n’est pas dans mon cas aussi impérieux que pour le narrateur d’Edgar Poe ; c’est plutôt une musique de fond, un bourdon auquel peuvent se superposer et se déplacer toutes sortes de pensées tristes ou gaies.

Je me souviens maintenant d’un beau passage de l’autobiographie d’Amos Oz qui m’a frappée il y a une quinzaine d’années  : dans son kibboutz, le jeune garçon tombe amoureux de sa future femme, Nilli, principalement parce qu’elle a en permanence une musique en tête, ce qui représente pour lui – dont la mère vient de mourir de mélancolie – le summum de la joie de vivre :

C’était sans doute de famille. Riva, par exemple, la mère de Nilli, pouvait entendre de la musique dans sa tête même quand il n’y en avait pas. Et Sheftel, le bibliothécaire, chantait en arpentant le kibboutz en tricot de peau gris, il chantait en jardinant, en transportant de gros sacs sur le dos, et quand il vous disait « ça s’arrangera », il y croyait de toute son âme : ne vous inquiétez pas, ça s’arrangera, bientôt.
Le pensionnaire de quinze ou seize ans que j’étais considérait cette joie rayonnante comme l’on admire la pleine lune : lointaine, inaccessible, mais fascinante et rafraîchissante.

Qui sait si dans les jardins où elle déambule aujourd’hui, l’âme du chaleureux Amos Oz n’a pas retrouvé la joie des chants de Riva et de Sheftel ?

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Petites notes de février

Iftikhar

Je garde le souvenir d’un haïku écrit par la petite Iftikhar, élève de 6ème :

le monde est beau
les gens riches
les gens pauvres

Je l’ai rencontrée six ou sept ans plus tard dans la rue, voilée de noir, sans un cheveu qui dépassait, l’air heureux, glorieux, même.

Deux petites notes autour d’Edgar Poe

Harry Clarke, illustration pour « Une Descente dans le Maelstrom »

Il m’arrive de temps en temps de penser avec effroi à l’étrange et pensif narrateur du conte Bérénice qui, contemplant sa cousine et fiancée, croit que « toutes ses dents étaient des idées ».

Des idées ! Ah ! voilà la pensée absurde qui m’a perdu ! des idées ! — ah ! voilà donc pourquoi je les convoitais si follement ! Je sentais que leur possession pouvait seule me rendre la paix et rétablir ma raison.

(J’ai plutôt l’impression aujourd’hui d’être entourée de gens dont toutes les idées sont des dents, ce qui m’effraie d’une autre manière.)

Harry Clarke, illustration pour « Landor’s Cottage »

Mon amie Tatiana voit la psychanalyse et la littérature comme deux montagnes jumelles escarpées. Je me suis longtemps demandé s’il y a un téléphérique pour passer de l’une à l’autre. Aujourd’hui il me semble que c’est plutôt un fil invisible, un cours d’eau souterrain en pointillés, ou une route comme celles qu’affectionne Edgar Poe :

Le sol était singulièrement ondulé ; et, depuis une heure, le chemin, comme s’il voulait se maintenir à l’intérieur des vallées, décrivait des sinuosités si compliquées, qu’il m’était actuellement impossible de deviner dans quelle direction était situé le joli village de B…, où j’avais décidé de passer la nuit. Le soleil avait à peine « brillé », strictement parlant, pendant la journée, qui pourtant avait été cruellement chaude. Un brouillard fumeux, ressemblant à celui de « l’été indien », enveloppait toute chose et ajoutait naturellement à mon incertitude.

(Le Cottage Landor, Histoires grotesques et sérieuses, traduction de Baudelaire)

Gros mots

Il n’y a plus grand monde qui s’exclame en France « purée » au lieu de « putain », ou  « mercredi » au lieu de « merde ». De même qu’on ne s’exclame plus en Espagne « joroba » (bosse) à la place de « joder » (verbe baiser), ni « ostra » (huître) à la place de « hostia ».

Mais on a gardé en Espagne l’usage de profaner exclamativement les hosties. La langue fait surgir le tréfonds chrétien que les mœurs tendent à effacer. La France laïque et crue a pour sa part oublié « pardieu », « tudieu » et « palsambleu ».

Je plaide donc pour le retour de « Ventre Saint-Gris », juron préféré de Henri IV, euphémisme obscur de « ventredieu » mêlé de « vendredi saint » ou de « ventre du Saint-Esprit » (Wiktionnaire).

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Graphomanie

J’ai tendance à multiplier les nids d’écriture : carnet transportable ; cahier à spirales et marge où je peux ajouter, retrancher, souligner, changer de couleur, amorcer des classements ; doc word d’ordinateur qui permet de tourner et retourner les phrases ; blog patte de mouette où je reprends certains textes des docs word eux-mêmes issus des cahiers à spirales après un passage par les carnets transportables. Je les appelle « nids » parce qu’il y a une idée de logement, mais ce sont plutôt des réserves gigognes où je puise des textes que je vais ou non transformer.

Souvent je ne fais que recopier sur un cahier ce que j’ai déjà noté sur un autre, et à force de recopier je ne sais pas si je radote, trépigne, ou creuse dans ma tête une niche invisible.

Quand je ne savais pas encore écrire, j’aimais déjà toucher les crayons. J’avais des familles et des jardins d’enfants de crayons de couleur de plusieurs tailles et je m’isolais pour les ordonner et leur donner des prénoms.

Il y a des gens dont les idées viennent en parlant, qui ont besoin d’un auditoire pour les développer dans leurs méandres, ramifications et emboîtements ; et d’autres gens qui ont le besoin inverse de penser seuls et en écrivant.

Jules Renard dit dans son Journal qu’écrire est le meilleur moyen de parler sans être interrompu (je l’ai recopié dans plusieurs cahiers et l’ai peut-être déjà dit sur ce blog). Il était le dernier de sa fratrie, pas très aimé de sa mère, ne s’aimant pas beaucoup lui-même  tout en voulant que sa parole soit très écoutée et très notoire, avec cette dédicace de sa première oeuvre, Crime de village, à son « cher papa » :

Laisse-moi t’offrir ces quelques pages de collégien, manuscrites depuis si longtemps, imprimées enfin pour toi seul. Surtout ne les montre à personne. Seul tu peux, comme papa et comme camarade, avoir le courage de les lire et de les trouver passables.

Bien à toi.                                                                                                                            Renard

Un homme complexe, ce Renard qui se trouvait méchant car il était aussi roux que l’animal dont il porte le nom. Un homme « difficile à connaître », dit de lui Léon Guichard, dans l’Introduction à ses Oeuvres en Pléiade. J’aurais pu aussi intituler ce billet « Le Cloporte » ou « Coquecigrues » en hommage à Jules Renard et à ses drôles de titres.

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Les métiers d’attendre

Il y a des métiers où il faut attendre : gardien, policier, soldat, commerçant… Il est dur pour un gardien (ou un soldat) qui attend longtemps d’être au vif de lui-même au moment où surgit l’événement qui justifie son attente (cela a été abondamment traité en littérature), et il est dur quand on est commerçant de ne pas montrer qu’on attend (cela  est moins souvent traité). Seul un mendiant se doit de montrer qu’il attend, c’est pourquoi il est si dur d’être mendiant.

Il y a des métiers où on fait attendre : caissier, restaurateur, employé de Pôle emploi, de la Poste, des Impôts, de toutes les Administrations, de tous les Hôpitaux, de toutes les Gares, de tous les Aéroports… Il est presque aussi dur, du moins au début et si on a un tempérament nerveux, de faire face à l’impatience de ceux qu’on fait attendre que d’être celui qui attend.

Combien de choses peut-on attendre à la fois, pour les espérer ou pour les redouter ? J’ai souvent l’impression de vivre d’attentes superposées sans jamais occuper le présent. Et c’est Pascal qui me vient à l’esprit (fragment 43) :

Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont pas les nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient. (…) C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver. (…) Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux il est inévitable que nous ne le soyons jamais.

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