Billet d’humeur

Ce qui m’ennuie le plus dans l’ère numérique, ce sont les mots de passe de nos espaces personnels sécurisés : banque, doctolib, factures… Je n’ai pas d’imagination pour ça. Contrairement à certaines personnes qui s’en fabriquent à tour de bras, je les crée difficilement, les oublie facilement, les stocke je ne sais où comme les écureuils, et me soumets à l’agglomérat rébarbatif qui s’impose en cas de « mot de passe oublié ».

Mon premier mot de passe numérique, au début de ce siècle, était « e-s-p-o-i-r », lorsqu’il ne fallait encore que six lettres ou chiffres. Puis « d-é-s-e-s-p-o-i », quand il en a fallu 8. Un peu mélancolique tout ça, et pas très sécure.

(Au fond, ce qui m’irrite est le mot sécure que j’ai encore entendu à la radio ce matin.)

Hier, j’ai éprouvé un vrai plaisir d’écolière à écrire sur un chèque : “quatre-vingt-quinze euros et soixante-dix-sept centimes”, avant de le glisser dans une enveloppe où j’ai collé un timbre “château de Bussy-Rabutin”. La bonne humeur me revient avec ce nom qui rime avec libertin. Le joyeux Roger de Bussy-Rabutin, cousin de Madame de Sévigné, est l’auteur de la célèbre formule : Quand on n’a pas ce qu’on aime il faut aimer ce que l’on a.
(Mais rien ne me fera aimer le mot sécure.)

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Un vrai bazar

Un de mes coins de lecture est ma table basse à roulettes. J’y ai installé quelques livres que j’ai achetés la semaine dernière au cours d’une après-midi presque normale où j’ai vagabondé dans le Marais.

Avant, j’allais environ une fois par semaine à la bibliothèque Marguerite Audoux rue Portefoin (nom qui semble fait pour la bergère écrivaine, comme la rue Pastourelle située non loin de là). Le rayon poésie de cette bibliothèque est bien fourni grâce aux dons de Florence Trocmé, connue pour son précieux magazine en ligne Poezibao. Je m’installais à l’étage du bas, à une petite table à côté de la fenêtre qui donnait sur un patio avec des fougères.  J’ai fait là d’excellentes découvertes, mais depuis deux ou trois ans  la bibliothèque n’accepte plus les livres de poésie car elle ne sait pas où les ranger. Au printemps dernier elle a fermé comme les autres bibliothèques, mais sans indication sur la porte et sans message téléphonique personnalisé. Aujourd’hui elle reprend sans doute vaguement des activités d’emprunt, mais je n’en sais rien car je la boude.

Ma table basse à roulettes est donc le refuge intellectuel qui s’est substitué à Marguerite Audoux. Ce matin, je m’y trouvais avec le Siennois Federigo Tozzi et ses Barques renversées, livre de recherche  intérieure publié, je crois, après la mort de l’auteur. Je dis  “je crois”, car j’ai décidé de découvrir le livre comme ça, sans contours, et la maison d’édition a l’élégance de placer les informations périphériques à la fin. Elles sont du traducteur Philippe Di Meo et je sens que je vais y apprendre des choses. Pour l’instant j’éprouve du plaisir à entendre Tozzi parler abondamment de l’âme, mot démodé… et pourtant, comment résister à ceci :

L’âme (…) est comme les nuages qui changent continuellement de forme. Lorsque vous êtes sur le point de représenter quelque chose, l’âme s’avance sous un autre aspect. Il est parfois très difficile de l’interpréter ; et l’habitude elle-même n’est pas sûre de le pouvoir faire.

Mais voici une illustration immédiate de ce que dit Tozzi : je m’apprêtais à parler de ma lecture d’après-midi, quand l’image de mon ancien dentiste est venue intempestivement renverser ma barque et s’imposer à mon âme. Depuis deux jours, je me souviens de temps en temps qu’au moment où il allait m’anesthésier il ordonnait à son assistante Anita : “tronculaire !” (anesthésie de l’arcade dentaire du maxillaire inférieur). J’y entendais “strangulaire” et le mot me faisait presque plus peur que la seringue.

Ma lecture de fin d’après-midi, c’est A comme Babel de Guillaume Métayer, le livre qui doit tout m’apporter sur l’art de traduire. Ce traducteur du hongrois est si savant et si fin qu’il me découragerait (ou me strangulerait) s’il n’était doté d’un solide humour et d’un non moins solide bon sens de praticien. Comment traduire, par exemple, l’onomatopée züm züm du poète hongrois Endre Ady, qui mime le volettement des feuilles d’automne ? Aucun traducteur français, anglais, allemand ni norvégien, paraît-il, ne s’y est risqué. Ils ont zappé züm züm. (En ajoutant cette petite phrase de mon cru j’ai l’impression que Guillaume Métayer m’a communiqué sa bonne humeur, car le titre du chapitre est Ady zoom zoom. S’il avait deviné, quand il a d’abord écrit ce texte pour la revue Catastrophes en novembre 2018, l’importance que le mot zoom prendrait dans nos vies de télétravailleurs, je suis sûre qu’il en aurait tiré parti.) En revanche, conclut-il de ses scrupuleuses recherches, l’Europe de l’Est semble davantage inspirée par züm züm. Le traducteur tchèque en rajoute : bzum bzum bzum, et le Roumain dit : zbârr-zbârr, ou dans une autre traduction : Bâz, bâz.

Les livres de ma table à roulettes ne m’apportent peut-être pas tout, mais ils m’apprennent que les langues, comme les nuages de l’âme, c’est bzarre. Un vrai bazar.

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Choses auxquelles je ne m’habitue pas bien

Je ne m’habitue pas bien à certains mots, certaines lettres, certains sons :

– L’orthographe du mot « coccyx ».
– Que le mot « relais » prenne un s et que le mot « tournoi » n’en prenne pas, puisqu’on dit « relayer » et « tournoyer ».
– Le mot « purpurin » me fait rougir dans son mélange d’éther et de fange.
– Le mot « putois » qui signifie « puant » (comme le mot “pute”, d’ailleurs), humilie inutilement ce joli mustélidé, car les belettes et les furets dégagent aussi une odeur fétide en cas de danger, preuve de leur pacifisme et de leur intelligence.

Mais venons-en au fait : je ne m’habitue surtout pas  bien, depuis deux ou trois semaines, à  certains passages de La Haine de la musique de Pascal Quignard (voir ici, billet du 14 janvier), notamment ceux du chapitre qui porte ce nom (pourquoi donner à un livre entier le titre de son chapitre le plus désagréable ?) C’est moins, du reste, son contenu que son ton méchant qui me déplaît. Je comprends bien que « la musique fait mal », parce qu’elle est irrésistible et que, comme dit Gabriel Fauré, elle entraîne « un désir de choses inexistantes ». J’éprouve moi aussi ce sentiment d’impuissance et de chagrin, mais je n’arrive pas à supporter qu’un écrivain des plus mélomanes et cultivés la trouve autoritaire et nazie sous prétexte que, jouée dans les camps, elle tirait vers la mort.

J’écoutais l’autre jour « Several trains » de Steve Reich, œuvre pour bande magnétique et quatuor à cordes, composée en 1988 à partir des voyages en train que le musicien américain effectuait enfant, au début des années 40, de New York à Los Angeles entre les domiciles de ses parents séparés. « Bien qu’à l’époque ces voyages fussent excitants et romantiques, je songe maintenant qu’étant juif, si j’avais été en Europe pendant cette période, j’aurais sans doute pris des trains bien différents », dit-il laconiquement. L’œuvre, tout en évoquant le mouvement ferroviaire et plusieurs bruits de trains, contient des paroles enregistrées d’anciens déportés, et ces rythmes lancinants me confirment ce que Pascal Quignard est le premier à savoir : que la musique est plus forte que tout discours sur elle, et que ses mots sont aussi vains que ceux qu’il aurait prononcés pour calomnier une  ancienne maîtresse.

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Pittoni touchante

Je suis toujours heureuse, au fil de mes promenades littéraires, d’enrichir ma collection d’écrivains du toucher. J’ai, au printemps dernier, consacré sur ce blog un billet à Francis Ponge qui aimait en 1942 faire mousser de ses mots le savon si rare dans la vie quotidienne. Un autre jour j’ai pensé à Guillevic, qui la même année caressait les pierres, les peaux et les écorces des arbres pour lutter contre la peur. Je reviens aujourd’hui aux années de guerre avec le Journal 1944-1945 d’Anita Pittoni (1901-1982), figure saillante du monde intellectuel de Trieste.

Je m’étais attachée à elle en 2019, quand les éditions de La Baconnière avaient publié une suite de récits étranges et personnels sous le titre Confession téméraire. J’avais appris qu’Anita Pittoni était à la fois tisserande d’art, styliste, éditrice et écrivaine. Le Journal, dont j’attendais la parution avec impatience, complète en janvier 2021 ce premier livre tout en projetant une lumière un peu différente sur la personnalité de l’autrice.

 Son atelier de tissage a subi, durant les sombres années 40-44, un fort ralentissement. Cette femme pleine d’énergie, qui passe aux yeux de son entourage pour posséder une “force miraculeuse”, est sujette en privé au doute de soi et à la mélancolie. “Rocailleuse” le jour et “liquide” la nuit, elle aime reproduire dans son Journal l’enchevêtrement complexe de ses pensées.

Pour moi, l’écriture se fabrique exactement comme un tissu, elle me ramène vraiment à mon humble travail artisanal et j’ai été ravie quand je me suis rendu compte de cette concordance ; la même loi me régit, me fait exécuter les mêmes mouvements, si bien que la matière et la structure du tissu, fait de mailles qui s’enchaînent plutôt que de fils tendus, suivent le fil de mes pensées (28 octobre 1944).

On ne peut pas être mieux renvoyé à l’étymologie du mot texte.
« Touchante », Pittoni l’est donc d’abord au sens propre, peut-être encore plus concrètement que Proust quand il décrit la façon dont il compte bâtir son livre dans ce fameux passage du Temps retrouvé :

(…) épinglant de-ci de-là un feuillet supplémentaire, je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe.

Mais il y a curieusement aussi dans ce Journal une aspiration constante à s’envoler vers les régions les plus éthérées, comme en témoigne d’emblée la dédicace au compagnon, le poète Giani Stuparitch :

À Giani
L’immensité du ciel
absorbe et transmue tout.
C’est à cette immensité qu’aspire
l’âme.
Mais le jour viendra où
nous serons faits de
ciel, dans le ciel.

Les récits de Confession impudique révélaient déjà un esprit visionnaire peuplé d’images d’envols. Craignant parfois que les poètes qu’elle admire avec ferveur ne la considèrent comme un être terre à terre rivé à des « ouvrages de dame », Pittoni  cherche infatigablement à coudre ensemble son « âme terrestre et son âme céleste » :

Quand nous aurons vraiment compris que la matière est précieuse, nous saurons recueillir avec amour la moindre petite bribe de notre travail d’atelier, sans jamais rien rejeter. Nous serons amplement récompensés de notre respect pour tous ces matériaux par les inspirations nouvelles que leurs conjonctions aléatoires offrent à notre sensibilité. (Article Le Sens de la matière, mis en annexe du Journal.)

L’artisan artiste fait dire à la matière toute sa sensualité et s’emploie en même temps à la transfigurer, à condition de la recueillir « avec amour ». Il en va de même pour l’écriture, et c’est cet amour des idées, de l’art, des êtres et des matières qui me rend Anita Pittoni si touchante.

N.B. Les 2 photographies ci-dessus se trouvent dans un cahier intérieur du livre. Ce sont des matériaux issus de l’atelier d’Anita Pittoni à Trieste.

Lien vers un billet de l’an dernier sur Pittoni et Saba :

L’écheveau Pittoni-Saba

 

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S’en sortir par lapsus

Ghérasim Luca, “Paralipomènes” édition originale Soleil Noir, 1976. Avec “Cubomanie” signée de l’auteur à partir d’une photographie de Gilles Ehrmann

 

« Comment s’en sortir sans sortir » dit un poème de Ghérasim Luca. Il répond :

On s’en sort par lapsus lingua? par lapsus vitae par lapsus lingu» par lapsus vitœ
                                                         on s’en sort

Ces guillemets qui collent et ferment lingu sans que rien ne les ait ouverts me mettent, je ne sais pourquoi, en joie.
Tout ce que la langue a de drôle, rugueux, doux, subtil, haletant, dangereux, ce poète le trouve. Son jeu est très intelligent, et en même temps émouvant comme ce qui parvient aux oreilles d’un nouveau-né, ou bien d’un mourant.

Mais plutôt que d’en parler je préfère entendre son génial balbutiement :

https://www.youtube.com/watch?v=16ltchO5Vpw

P.S. La fiche Wikipedia sur Ghérasim Luca me semble également précise et bien faite. https://fr.wikipedia.org/wiki/Gh%C3%A9rasim_Luca

 

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Trains de jour et de nuit

                                                                                                 Pour Francis

Photos de Daniel Levinson : Dans le train de Satna à Lucknow (Inde du Nord)

Dans un poème en prose de son dernier livre, Prendre l’air (p. 112), Etienne Faure parle des trajets en train où :

(…) l’on aperçoit les arbres qui fuient, les buissons, les lapins, tout un monde qui détale un jour de dégel ou de saint-glinglin quand la vitesse du train fabrique dans le paysage une écriture par hypallage, télescopage, accélère les mouvements qui libèrent du froid et du temps figé sur la plaine.

Les choses aperçues lors du voyage en train s’accordent à sa poétique du déplacement et des fugitives rencontres. Il a d’ailleurs consacré un autre recueil en prose à des scènes de rails et de gares, La vie bon train (Champ Vallon, 2013).

Ceci me rappelle un de mes poèmes préférés de Verlaine : « Charleroi », appartenant aux “Paysages belges” des Romances sans paroles, que je reproduis juste pour le plaisir d’entendre ces tétrasyllabes et cette syntaxe heurtée si accordés au mouvement d’un train traversant la Belgique.

Dans l’herbe noire
Les Kobolds vont.
Le vent profond
Pleure, on veut croire.

Quoi donc se sent ?  
L’avoine siffle.                   
Un buisson gifle
L’oeil au passant.

Plutôt des bouges                 
Que des maisons.
Quels horizons
De forges rouges !

On sent donc quoi ?
Des gares tonnent,
Les yeux s’étonnent,
Où Charleroi ?

Parfums sinistres !
Qu’est-ce que c’est?
Quoi bruissait
Comme des sistres?

Sites brutaux !
Oh ! votre haleine,
Sueur humaine,
Cris des métaux !

Dans l’herbe noire
Les Kobolds vont.
Le vent profond
Pleure, on veut croire.

Je me souviens aussi de ce qu’on éprouve dans les trains de nuit quand, stores baissés et lumières éteintes (sauf la veilleuse), aucun élément du paysage ne vient distraire notre entrée dans le monde des bruits, et que le compartiment résonne comme un ventre maternel. Au cours d’un rêve éveillé endormi dans un train entre Paris et Rome, je me suis vue  composant un morceau de musique dans un style minimaliste à la Steve Reich, où je mêlais quelques percussions métalliques à une voix scandant mélancoliquement dans le petit jour : « Civitavecchiaaa… Civitavecchiaaa… »

Mais je me souviens surtout des nombreux trajets en couchette de mon enfance entre Paris « Austerlín » et Madrid Chamartín. Nous somnolions dans les roulements du train, le son des freins, des noms de villes, des claquements de portières et des sifflements des chefs de gare. À la gare frontière d’Irún, notre wagon était soudain soulevé, puis comme précipité dans la forge de Vulcain, car les rails espagnols et français n’ayant pas le même écartement, les employés se livraient à une longue et tonitruante opération de changement des supports de roues appelés boggies.

Je n’ai pas le souvenir que cette opération (que me rappelait hier Daniel) ait inspiré à mon imagination musicale épisodique le moindre morceau de heavy metal ou de boogie woogie.

 

 

 

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Fond musical et arts des bruits

Dans son traité La Haine de la musique (p. 199), Pascal Quignard peste en 1996 contre la musique incessante « amplifiée d’une façon soudain infinie par l’invention de l’électricité et la multiplication de sa technologie », qui nous « agresse de nuit comme de jour » dans les hypermarchés, les rues marchandes, les cafés, restaurants, etc. Une musique pour “ambiancer” les lieux publics, dirait-on aujourd’hui.


Je me souviens aussi qu’Eric Rohmer trouvait vulgaire au cinéma la musique comme  “emballage” sonore ; il aurait même préféré que les films muets n’en contiennent pas. Dans ses propres films, il la réserve aux moments où elle s’impose pour des raisons de dramaturgie, en son réel.

Tenir une conversation ordinaire sur fond musical n’est pas plaisant non plus, et j’apprécie ces propos de Jankélévitch (La Musique et l’ineffable, p. 155) :

La musique impose silence au ronron des paroles, c’est-à-dire au bruit le plus facile et le plus volubile de tous, qui est le bruit des bavardages ; (…) dans la succession sonore les bruits simultanés se gênent réciproquement comme se gênent des voix discordantes (…)

Il n’en va pas de même pour des “bruits simultanés” non verbaux. J’écoutais hier matin Un vitrail et des oiseaux, œuvre pour pianoforte et orchestre d’Olivier Messiaen.  C’était l’heure où les ouvriers se mettaient au travail dans la cour de mon immeuble pour en refaire le sol, et les coups de marteau qui m’auraient peut-être ennuyée en temps ordinaire s’accordaient par hasard, sans donner aucune impression de cacophonie, aux timbres et aux tempos mêlés des xylophones, du piano, des flûtes et des autres instruments de Messiaen. Je me suis imaginé que le compositeur n’en aurait pas été affecté, car si des fauvettes ou des pinsons font sonner dans l’espace leur note solitaire ou leur petit fouillis, pourquoi ne pourrait-on pas y entendre la hache d’un bûcheron ?  L’énergie d’un travail humain ne contrarie pas toujours la vitalité d’un chant d’oiseau.

Depuis environ un siècle, beaucoup de recherches musicales vont dans le sens d’un « art des bruits » (expression de Luigi Russolo, futuriste italien). Si ces recherches sont parfois arides, elles ne me semblent pas délétères comme les rengaines sirupeuses ou heurtées qui visent à recouvrir les brouhahas de nos vies quotidiennes.

Lien sur plusieurs types d’œuvres sonores, dossier intéressant du Centre Pompidou :

http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-oeuvres-sonores/ENS-oeuvres-sonores.html

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Explosion, érosion

Marie Ndiaye était le 4 janvier l’invitée de Léa Salamé pour son dernier roman La Vengeance m’appartient, que je lirai bientôt.
J’aime bien sa manière précise et majestueuse de s’exprimer, comme j’aime sa matière romanesque inquiétante : puissance, gloire, cruauté, sombres hostilités, obscur désir de soumettre ou de se soumettre.

Léa Salamé lui a posé une question du type : « Que pensez-vous de cette époque où la culture n’est pas considérée comme un bien essentiel ? »
Marie Ndiaye a élégamment ignoré la perche tendue, disant que personnellement ces confinements répétés n’avaient pas beaucoup changé sa vie d’écrivaine vivant à la campagne, mais que l’air du temps pèse sur le geste d’écrire qui peut sembler dérisoire. Elle ne voit pas pour le moment matière à écrire sur cette pandémie : « Cette période m’épouvante et me semble sèche du point de vue romanesque ».

Je suis contente que Marie Ndiaye n’ait pas fait partie de ces écrivains déversant au printemps dernier dans les médias leur douillet Journal de confinement.

L’histoire littéraire prouve largement qu’une épidémie peut être un objet romanesque, alors pourquoi ai-je envie de donner raison à Marie Ndiaye quand elle se dit épouvantée, bien que ce mot paraisse un peu fort ?

Quand je songe à la plupart de nos grandes peurs des XXème et XXIème siècles, il me semble qu’elles sont liées à une forme d’explosion : bombe atomique ou centrale nucléaire, émeutes, terrorisme, kalachnikov, tremblements de terre, tempêtes et incendies… Même les désastres invisibles dont parle Svetlana Alexievitch dans La Supplication sont consécutifs à l’explosion de Tchernobyl.

Ce qui a lieu en ce moment déroute car ce n’est pas de l’ordre de l’explosion mais de l’élan freiné, de l’involution, de la lente érosion qui mine sourdement la vie. Cette atmosphère délétère me semble peu lyrique et peu favorable en général aux productions de l’esprit. N’excluons pas toutefois, comme le suggère Marie Ndiaye, que d’ici quelques années quelqu’un en tire – directement ou indirectement – une substance artistique originale.

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Plages et pages de janvier

à peine ose-t-on
croire à un début

les mains se refroidissent et les châteaux rétrécissent.
« Ô saisons, ô châteaux »…

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Mais « dans les livres souriants, dans les jeux des enfants, je vais ressusciter pour dire que le soleil brille », dit Ossip Mandelstam cité par Sylvie Dallet dans sa préface au livre de Marie-Paule Farina Flaubert, les luxures de plume. Et le Flaubert de ces pages nous ensoleille l’esprit, un Flaubert aussi éloigné de « l’idiot de la famille » décrit par Sartre que du prosateur impeccable et vernissé vanté par la critique du XXème siècle. Marie-Paule Farina, avec une indépendance d’esprit revigorante, dégagée de tout carcan universitaire et de toute bigoterie idéologique, plonge gaillardement dans cette œuvre, notamment la Correspondance éditée par la Pléiade, et en tire des trésors dont très probablement d’ailleurs la recherche flaubertienne bénéficiera.

Dans la plupart des livres que je lis, je suis avant tout sensible à cet élément difficile à définir qu’est le ton. Ce qui rend le livre de Marie-Paule Farina si vivifiant, c’est un ton enjoué, affectueux, qui sonne toujours juste car toujours en harmonie avec son sujet. Nous découvrons avec elle « un homme » au lieu d’un « auteur » (selon la distinction qu’opère Pascal dans les Pensées). Un homme grand de taille (je l’imaginais je ne sais pourquoi petit comme Balzac), truculent, généreux, enfantin, excessif, volontairement grossier, et très délicat avec ses proches.

Le critique dont rêve Flaubert, dit Marie-Paule Farina, « ne doit être ni grammairien ni historien, il doit être (…) pourvu d’imagination, d’enthousiasme et d’une grande bonté. »

Elle peut être rassurée : ces trois qualités sont indéniablement celles de son livre.

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Trois notulettes pour finir l’année

« Avoir la chance de »

Presque à chaque fois que j’écoute l’interview d’un musicien sur France Musique, il ou elle dit : « J’ai eu la chance de ». Et c’est vrai que beaucoup de musiciens ont eu et ont encore la chance d’être musiciens.

Moi, je me dis quelquefois : « J’ai la chance d’aimer rester assise à un bureau ».

***
Provision de métaphores

Comme le suggérait Manganelli dans ce texte dont je n’ai toujours pas retrouvé la référence, la nature nous fournit une grande provision de métaphores. Depuis que je sais que les scorpions ont huit poumons j’ai envie de dire d’un ténor, d’un trompettiste, d’un athlète, ou d’un écrivain prolixe et venimeux : « Quel souffle de scorpion ! »

Riftia pachyptila des Galapagos, (source Wikipedia)

J’ai découvert aussi, dans l’émission La Terre au carré sur France Inter, un ver géant des grands fonds du Pacifique, le riftia pachyptila, qui ne possède ni bouche ni intestin ni anus. Son corps contient un grand sac, avec des bactéries qui lui préparent ses repas. On pourrait déjà tirer de ce nom des expressions populaires : « Nan mais tu’ t’prinds pour ch’pachaptila ?” dirait entre Amiens et Valenciennes une mère à son fils qui refuse de mettre le couvert.

Mais quelles seraient les comparaisons littéraires les plus idoines ? « Fermé comme un riftia pachyptila » ? « Indépendant comme un riftia pachyptila » ? Non, car il paraît que ces grands vers vivent en symbiose avec leurs bactéries et servent de refuge à plusieurs petites espèces qui s’associent à eux. « Accueillant comme un riftia pachyptila » ?
Il y a dans ce ver géant galapagosien un Nouveau Monde qui mérite d’être exploré autant que celui du gosier de Pantagruel. Encore faut-il y entrer, et une fois qu’on s’y trouve, difficile d’en sortir. Peut-être l’organisation des riftia pachyptila pourrait-elle alors servir de modèle pour diverses sectes, confréries, congrégations et phalanstères. Ou pour un écrivain qui, loin de ceux qui butinent leur substance de fleur en fleur, produit lui-même le suc bactérien qui le nourrit ?

***
Sur un banc public

Peu nombreux sont les poètes et les poèmes qui me font rire. Et quand c’est le cas, comme il est difficile de trouver un ton pour les commenter ! On se contenterait bien de les citer, et ma foi c’est ce que je vais faire maintenant avec ce fragment d’”Éloge appuyé des bancs“, extrait de Et puis prendre l’air d’Étienne Faure.

« Ça reste entre nous », phrase ouatée qui appelle la discrète approbation de la tête voisine, un simple clignement d’yeux : ça va sans dire. Mais si la voix ne baisse pas, le secret s’évapore et s’en va gonfler la rumeur de la ville : tout ce qui se dit alors sur un banc passe au domaine public. Papotage et causerie, par effraction l’oreille y prend part, et te voici cherchant des mots sans rien dire dans la conversation d’à côté. D’un fil et d’une aiguille un homme recoud un bouton.

 

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