Gisants

 

 

 

 

Un hasard objectif a fait voisiner sur ma galerie de Smartphone la photo d’une sculpture de sable trouvée lors de ma promenade du soir sur la plage de Franceville à marée montante (le lendemain matin il n’en restait pas une noix) avec celle d’un détail de la Mise au tombeau sculptée en 1515 par le Maître de Chaource, que m’avait envoyée L. dans l’après-midi. Les voici, suivies de la reproduction entière de la sublime sculpture  figurant dans l’église Saint-Jean-Baptiste de Chaource (Aube).

(J’ai appris depuis que mon sculpteur éphémère s’appelle Richard Bois, surnommé « le Rodin des plages de Bretagne », qui apparemment nous a honorés l’autre jour d’une discrète visite en Normandie.)

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

Mon cahier douanier

Je tiens chez moi des cahiers réservés aux citations glanées dans les livres que je lis et qui, provenant de boutiques de musées, sont en somme eux-mêmes des citations. Voici la couverture du dernier :


Ces plantes et ces fruits, ces animaux qui en émergent ou s’y dissimulent, cette femme allongée qui semble attirer le rêve à elle, tout cela m’engage à entrer dans un monde de citations plus mien que celui d’un journal intime. Dans cette jungle de citations où je ne me perds pas chaque phrase vient me toucher, non seulement parce qu’elle a été écrite par la main de Proust, Emaz, Gaspar, Lichtenberg, etc., mais parce que le fait même que je sélectionne, rassemble et relise des phrases qui vont, sans que je m’en aperçoive sur le moment, dans la même direction, me donne un espoir de coïncider plus étroitement avec moi-même. Ce cahier ne trompe pas. Aurais-je sans m’en douter en moi une boussole, comme Proust vient personnellement me le dire dans ce cahier avec un « nous » dont je veux qu’il m’englobe ?

Les écrivains que nous admirons ne peuvent pas nous servir de guides, puisque nous possédons en nous, comme l’aiguille aimantée ou le pigeon voyageur, le sens de notre orientation.

La suite parle des « réminiscences anticipées » que nous procurent ces écrivains : (ils) nous font plaisir comme d’aimables poteaux indicateurs qui nous montrent que nous ne nous sommes pas trompés, ou, tandis que nous reposons un instant dans un bois, nous nous sentons confirmés dans notre route par le passage tout près de nous à tire d’aile de ramiers fraternels qui ne nous ont pas vus.

Les citations de mon cahier douanier sont peut-être des ramiers, ou plutôt des coccinelles : peau et ailes à la fois, une peau qui se soulève en ailes.

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

Couette de mots

La prose de Michel Leiris m’endort parfois, et soudain vrombit et me pique comme un moustique.
S’il est amateur de calembours et de mots déformés, Leiris juge avec sévérité les « plates atteintes au langage » que sont les argots familiaux, ces mots qui, loin de suggérer des associations inédites, servent à reconnaître les moutons du même troupeau.


Entre gens qui se voient journellement, il se crée fatalement des habitudes ; chacun se fige dans une attitude définie, née de la conception que les autres ont de lui ; chacun aussi a ses spécialités, ses « numéros ». C’est cela que je ne peux pas supporter, cela que je regarde comme un indice de momification et de gâtisme. (p. 189)

Issue d’une famille nombreuse j’ai moi-même, je l’avoue, abondamment pratiqué (et ce n’est pas fini) ces argots convenus des couvées familiales qui donnent à ses membres la sensation douillette d’être serrés les uns contre les autres sous une couette qui sent la poule. Enfant, je m’estimais heureuse que mon grand-père me distingue en m’appelant « Nathaloche ». Adolescente, j’ai adopté le jargon du clan contigu de mes cousines, « fillasses chéries » d’une tante collectionneuse de néologismes fantaisistes et de suffixes tendrement dépréciatifs. Avec mes frères et sœurs j’ai partagé divers hispanismes, puis un dialecte dissident et blasphématoire qui consistait à parsemer de grossièretés certaines expressions  parentales et grand-parentales.

Les paroles si justes de Leiris me sont des injonctions à secouer toutes ces plumes et à suspendre ma couette de mots familiaux à la fenêtre. Que perdrai-je si un coup de vent l’emporte ?

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

Jeux de mots

Quand j’ai lu qu’André Du Bouchet n’aimait pas les jeux de mots, j’ai pensé à Rabelais, à Michel Leiris, aux surréalistes, et j’ai éprouvé cette petite tristesse que l’on a quand des gens qu’on aime ne s’aiment pas entre eux.

« Ce qui est un jeu dans le langage, jeu conscient, m’agace (…), dit André Du Bouchet à Alain Veinstein. Ça tourne en rond. Ça se boucle sur soi, ça ne va pas très loin, ça ne se déplace pas. (…) Un mot qui mène à un mot, qui boucle sur un mot, c’est du rebut. »

Du Bouchet va jusqu’à dire qu’il trouve les jeux de mots « répugnants » et ce dernier adjectif me désole : le plaisir qu’on éprouve à triturer et à déformer les mots est-il non seulement futile, mais aussi dégoûtant que de se fouiller l’intérieur du nez ?

Mais si j’y pense bien… Je ne suis jamais parvenue à lire jusqu’au bout les calembours poétiques de « l’espèce de lexique » qui constitue Glossaire j’y serre mes gloses de Michel Leiris. Certaines de ses définitions comme : « désir ̶ désert irisé » m’enchantent à moitié : l’étincelle donnée par « désir » et « irisé » s’éteint dans le « désert » qui les sépare. Cela sent le mot d’esprit, et l’anagramme qui le suit me rappelle les  « mots tordus » des magazines pour enfants : « désir – rides inversé ». Un livre entier constitué de ce type de jeux de mots est sans respiration interne. Loin de soulever des ailes d’images, il met le langage sous cloche.

J’accueille donc comme un bol d’air la suite des propos d’André Du Bouchet : « La fraîcheur, c’est le langage qui ne se referme pas sur soi ».

Mais en repensant à Rabelais, à Balzac, à tous les drolatiques, je me dis que la fraîcheur c’est aussi la gaieté, le langage qui s’amuse de lui-même comme dans Un début dans la vie, sixième récit de La Comédie humaine que je décide de relire dès que possible.

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

« Habite ce qui t’empêche »

Aujourd’hui je ne trouve pas dans ma bibliothèque préférée ma place préférée devant la fenêtre du jardin. Je m’assieds et dépose ma pile de livres sur une table basse en lattes vertes assez avenante. Moins de trois minutes plus tard s’installe presque contre moi une jeune fille farineuse à chaussures pailletées qui pose un gobelet plein  de café à deux centimètres de mes livres. Je souffre toujours quand des aliments voisinent avec les livres, on dirait que certaines natures mortes ont été peintes par des personnes qui n’aiment pas les livres.

Raphaelle Peale : Still life with orange & book

Pendant que le café tiédit dans le gobelet bordé d’un rouge à lèvres écarlate qui me semble baver vers mes livres, un cliquetis d’ongles nacrés bleu-pâle déferle sur mes oreilles. Je n’aime pas beaucoup entendre les ongles longs cliqueter sur les claviers.

J’ouvre mon premier livre : Armand Dupuy, Mieux taire, un poète énigmatique et direct. Je copie sur mon cahier :

« Un seul arbre obsède et bouche la vue qui me
rappelle habite ce qui t’empêche. »

Je tourne des pages : « Tout me laisse plus seul ici »… « Les images s’apaisent dans le blanc des murs »…

Apaisée moi aussi par la profonde patience qui émane de ces paroles je relève la tête : La jeune fille a disparu. J’irai vider le gobelet dans les toilettes.

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

A eux seuls un monde

Il y a des gens qui sont à eux seuls un monde. Quand je les vois j’ai l’impression d’entrer dans un pays familier, peut-être parce qu’ils me rappellent des personnes disparues dont ils sont les météorites.

Quand je lis Rosa Montero en espagnol j’oscille entre la joie et la nostalgie car j’ai l’impression d’entendre plein d’amies que j’ai perdues. C’est comme si les mots me sautaient joyeusement sur les genoux puis m’entraient dans le cœur en me faisant un peu mal.

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

Le mot lunette

J’ai remarqué que lunette n’est plus souvent utilisé pour désigner l’accessoire ovale et percé du siège des cabinets d’aisance. De Leroy-Merlin à Allibert on semble éviter ce mot joliment cosmique comme s’il était chargé d’un voyeurisme embarrassant. On lui préfére les revêches  « abattants » avec « frein de chute silencieux et déclipsable ». Frein de chute de qui, de quoi ? De la lunette, qu’une fille qui passe aux WC après un garçon peut désormais rabattre sans faire « bang ».

Dans tous les dictionnaires cette acception hygiénique de lunette est placée parmi les premières, bien avant tout instrument d’optique. Le CNRTL fournit même deux exemples littéraires dont l’un est emprunté au Journal de Jules Renard : « Quand on a bien envie et qu’on peut – enfin ! – mettre son derrière sur la lunette, c’est une joie d’attendre encore un peu ».

 

Publié dans grattilités | Laisser un commentaire

Le bondissement des choses

Bibliothèque Publique d’Information. Centre Georges Pompidou, Paris

Au lieu de lire le livre qui doit une fois de plus tout m’apporter, mes yeux fixent paresseusement deux hommes marchant dans l’allée centrale les pieds tournés vers le dehors et un port de tête allègre qui me les classe immédiatement dans la catégorie des directeurs. Ils saluent les bibliothécaires et j’ai beau guetter dans leur attitude une nuance de condescendance, je ne remarque rien qui puisse la suggérer tant ils m’ont l’air paisibles et posés en eux-mêmes comme seuls peuvent l’être des directeurs. Qu’est-ce que ça peut bien me faire ? Pourquoi ces observations inutiles me pénètrent-elles d’une sensation douillette, comme si j’étais un chat enroulé dans son panier, les yeux mi-clos et les oreilles dressées ? J’entends des semelles caoutchoutées de baskets d’étudiants et un double claquement talon-plante de chaussures de dames. Je me rappelle les pas des fidèles de mon enfance s’avançant vers la communion dans cette odeur détestée du dimanche, équivalent bondieusard de « l’odeur de pension » du Père Goriot qui me rend sûre que je n’aurai jamais de révélation mystique dans une église.

Et dans une bibliothèque ? Que me dit Jean-Paul Michel ?

Un poète, c’est une oreille, des poumons, un pas. A le lire, on entend comme il respire, comme il marche.

On juge de l’intégrité d’un auteur à son respect du bondissement de chose de la chose – à ses efforts pour lui garder, comme son trésor, mystère, rythme, éclat.

Ma paresse n’aura pas été infructueuse, un des meilleurs moyens de la combattre ayant été de m’y livrer. À défaut de révélation, Jean-Paul Michel me suggère aujourd’hui un début de réponse aux questions que je me posais récemment sur la sincérité  littéraire.

 

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

Ponctuer

    Tes textes sont courts et ponctués comme si chaque signe était un petit rire d’excuse disant : « Vous pouvez arrêter de me lire au prochain point, au prochain tiret, à la prochaine virgule. »

    Cesse de ponctuer par timidité.

   Écoute plutôt Jules Renard : « Écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu. »

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

Se gratter la tête (annexe du billet du 8 juin : « Petits gestes »)


Le chapitre XXII de la deuxième partie de Don Quichotte s’intitule : « Où l’on conte la grande aventure de la caverne de Montesinos, qui est au cœur de la Manche, heureusement couronnée de succès par le valeureux don Quichotte de la Manche ». Cette parodie de plongée initiatique du héros dans les entrailles de sa terre est un des passages les plus oniriques et les plus mystérieux du roman.

Don Quichotte et Sancho sont guidés vers la caverne de Montesinos par le cousin d’un licencié qui leur raconte qu’à la manière d’Ovide et en style burlesque il a écrit des livres sur l’origine de diverses choses comme la Giralda de Séville ou la Sierra Morena. Il y explique aussi quel fut le premier homme à contracter un catarrhe, ou qui le premier fut frotté de pommade pour guérir du « mal français » (syphilis). Sancho, « qui avait été fort attentif au discours du cousin », le questionne comme un oracle : « Sauriez-vous me dire  ̶  mais bien sûr vous le saurez car vous savez tout  ̶  qui se gratta le premier la tête ? Je tiens pour moi que ce dut être notre père Adam. » Le cousin acquiesce doctement : Adam étant un homme, il avait une tête et des cheveux et devait se gratter quelquefois.

Au moment où le maître s’apprête à recevoir ses révélations inouïes au fond du gouffre l’écuyer obtient les siennes sur la route. Don Quichotte prend la chose de haut : « Il y a des gens qui se tourmentent pour savoir et vérifier des choses, lesquelles, une fois sues et vérifiées, ne font pas le profit d’une obole à l’intelligence et à la mémoire ». Et nous, quel sens donnerons-nous à cela ? Aucun, si ce n’est d’avoir avec Sancho la confirmation que se gratter la tête est un des gestes les plus foncièrement humains.

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire