Dans la cuisine d’Antoine Emaz

J’ai relu récemment Cuisine (2012) d’Antoine Emaz, ensemble de notes modestes, observations familières sur le quotidien, réflexions marginales où le travail d’écrire n’est jamais perdu de vue.

J’ai besoin de ces lectures qui n’intimident pas, comme je voudrais en ce moment que mes « pattes de mouette » ressemblent aux propos que maman nous confiait en s’essuyant les mains après la vaisselle, et qui commençaient toujours par : « Au fond… ».

Je trouve par exemple dans Cuisine : « Un type qui a professionnellement réussi ou raté devient souvent détestable. L’un marine dans l’aigreur ulcéreuse, l’autre dans les leçons de morale à tout va. Celui qui n’a pas réussi mais pas raté non plus reste simplement joyeux de vivre encore, et c’est bien suffisant, pour lui et pour les autres ».

Au fond, je me sens comme ce type-là : ni réussie ni ratée, essayant de conserver à travers mes âges ma petite gaieté.

On vérifie aussi dans ce livre que c’est la sensation – « l’émotion » ou « le vivre », dirait-il – qui tire l’écriture poétique, comme chez les écrivains que je préfère. Exemple : « Il faudrait dire la nuit, non pas accueillante, mais la nuit mur, la nuit qui renvoie. Ici, devant, ce soir, les vitres sont d’un noir opaque qui reflète la table et la lampe. Aucun envol lyrique possible ». Or le premier poème d’Antoine Emaz que j’ai lu il y a une quinzaine d’années – sur lequel mon œil a buté avec étonnement – s’appelle « Poème du mur », au début du recueil Caisse claire.

Dans les dernières pages, Emaz évoque une émission de France-Culture où l’invité, Jean-Pierre Richard, fait un « salut final » à Starobinski sur la question de la bonne distance entre le lecteur et le livre (celle que je cherche en ce moment pour lire Emaz). Il est étrange de penser qu’Antoine Emaz, Jean Starobinski et Jean-Pierre Richard, rassemblés dans cette Cuisine, sont morts à quelques jours d’écart il y a un an : le 3, le 4 et le 15 mars 2019.

 

 

 

 

N.B. Certains de mes abonnés ont pu lire sur leur boîte mail, daté du 15 avril, un billet (ou le « teaser » d’un billet) intitulé « Une lecture épidémiste de Mrs Dalloway ». Ce billet est à présent indiqué « introuvable » et je m’en excuse : je l’ai mis à la corbeille car je ne suis plus vraiment d’accord avec l’interprétation, par d’éminents universitaires américains, de Mrs Dalloway à travers la pandémie de grippe de 1918. L’idée est amusante et rejoint une de mes interrogations, mais elle ne tient pas la route très longtemps : pour Clarissa Dalloway, ravie de marcher en juin 1918 dans un Londres tranquille et resplendissant après quatre ans et demi de guerre, la grippe qui a blanchi son teint et affecté son débit cardiaque est un phénomène secondaire. On n’avait pas alors la même sensibilité à la maladie et à la mort qu’aujourd’hui.
L’historien Stéphane Audoin Rouzeau m’a aidée à le comprendre :
https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/stephane-audoin-rouzeau-est-linvite-des-matins

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Le parti pris du savon

Qui aurait cru il y a trois mois que le mot savon nous parlerait autant ? Après avoir vu l’autre jour un document INA sur Le Grand Recueil de Francis Ponge j’ai consulté ma bibliothèque, et c’est du Savon que je me suis emparée presque avidement, espérant qu’il m’aiderait à faire, comme dit l’auteur, la « toilette intellectuelle » dont j’ai besoin.

Gallimard, 1967.

Ce livre un peu bizarre qui me serait peut-être tombé (ou glissé) des mains l’an dernier s’est avéré extrêmement stimulant.

Sa rédaction s’étale sur plus de vingt ans, entre avril 1942 et le 3 janvier 1965. Il s’agit d’une série de variations, au sens musical du terme, autour de cet « adorable » produit qui tient du galet, de l’œuf, de la pâte, de la bulle, et d’autres choses encore.

Arrive un homme aux mains sales. Alors le savon oublié va se livrer à lui. Non sans quelque coquetterie. Il s’enrobe de voiles chatoyants, irisés et, en même temps, tend à s’éclipser, à s’enfuir. Point de pierre plus fuyante dans la nature. Mais alors le jeu justement consiste à le maintenir entre les doigts et l’y agacer par l’addition d’une dose d’eau suffisante pour obtenir une bave volumineuse et nacrée, tandis que si on le laissait séjourner dans l’eau, il y mourrait de confusion.

Le savon qui tient aujourd’hui une si grande place dans notre existence est nettement moins sensuel, moins suggestif et moins propice à la rêverie que celui de Ponge. Notre manière de nous frotter les mains est au contraire hypocondriaque et fébrile, en ce curieux moment où on ne peut toucher personne et où se laver les mains au savon est le principal « geste barrière» contre le virus qui nous menace.

 

 

 

 

 

Les circonstances de la fabrique du livre de Ponge sont émouvantes. Les toutes premières notes ont été composées à Roanne où le poète et sa famille n’étaient pas exactement confinés mais, « comme on disait alors, repliés — ou réfugiés ». On était en pleine guerre et le savon était une denrée rare. Ponge écrira le 8 août 1946 :

C’est aussi parce que nous étions, « alors », cruellement, inconcevablement, absurdement privés du savon (comme nous l’étions, dans le même temps, de plusieurs choses essentielles : pain, charbon, pommes de terre), que nous l’avons aimé, apprécié, savouré comme posthumement dans notre mémoire, souhaité de le refaire en poésie…

Nous ne sommes pas aujourd’hui en Europe à court de savon ni privés de pain ou de pommes de terre. Alors pourquoi ce texte résonne-t-il si profondément en moi ? Peut-être parce que Ponge me montre une fois de plus qu’écrire c’est rechercher un objet perdu (« A la Recherche du Savon Perdu », humorise-t-il à la même page). Ecrire c’est aussi pour lui faire mousser jusqu’à sa complète dissolution son objet, en le tournant, le retournant avec des mots polis, glissants, baveux… Puis c’est demander malicieusement : « Avez-vous entendu parler de l’adéquation du fond à la forme ? »

Après avoir reconstitué de toutes les manières possibles devant nous ce banal et chatoyant objet, le poète nous lance un appel irrésistible :

Mais enfin, si je pousse plus loin l’analyse, il s’agit beaucoup moins de propulser moi-même des bulles, que de vous préparer le liquide (ou la solution, comme on dit si bien), de vous tenter d’un mélange à saturation, dans lequel vous pourrez, à mon exemple, vous exercer (et vous satisfaire) indéfiniment, à votre tour…

Se préparer, chacun à son tour, sa propre « solution, comme on dit si bien »… Entendu, on va essayer.

Je m’aperçois que Denis Podalydès vient également de lire Le Savon (revanche inopinée de l’objet humble cher à Francis Ponge).

https://www.franceculture.fr/litterature/denis-podalydes-interprete-le-savon-de-francis-ponge

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Feuilles et plumes de Virginia Woolf

Très émouvants sont les passages du Journal de 1918 où Virginia Woolf parle de ses outils d’écriture.

Il y a par exemple celui-ci, daté du mardi 17 décembre, dans l’effervescence de l’après-guerre :

Si j’achetais un bloc avec feuilles détachables peut-être pourrais-je saisir au vol beaucoup plus de pensées vagabondes. Sans doute n’est-ce là qu’une illusion, mais ce qui est du domaine de l’esprit est bien souvent gouverné par l’illusion.

On pourrait renchérir : oui, c’est une illusion, car les feuilles détachables s’égarent et traînent partout, presque aussi volatiles et vagabondes que les pensées qu’elles ont saisies. Ce qui est du domaine de l’esprit est gouverné par l’imprévisible, Pascal nous l’a dit : « Hasard donne les pensées, et hasard les ôte. Point d’art pour conserver ni pour acquérir.  Pensée échappée. Je la voulais écrire. J’écris, au lieu, qu’elle m’est échappée. » (Pensées, L.G., 473).

Manuscrit de « Mrs Dalloway » (je n’en ai pas trouvé du « Journal »)

Mais la notation qui me touche le plus est celle-ci :

Jeudi 24 octobre
Les plumes d’acier s’abîment si vite qu’après avoir essayé de mon mieux d’en tailler une et de la limer, j’ai dû me rabattre sur un stylo Waterman bien que je les tienne en profonde méfiance et me refuse à leur reconnaître la faculté de traduire les pensées les plus nobles et les plus profondes. Oui, aujourd’hui, j’ai plus d’assurance pour parler de moi-même comme d’une personne noble et profonde. Je puis me présenter au Parlement, y remplir une fonction et devenir en tout point semblable à Herbert Fisher, pourquoi pas?

Note de mon édition, après le mot « Parlement » : « Corollaire au droit de vote accordé en mars 1918 aux femmes de plus de trente ans, la Chambre des communes, le 23 octobre,  (la veille de cette page du Journal) vota une loi permettant aux femmes d’êtres élues au Parlement. »


A trente ans, en 1918 et en Angleterre, une femme devient une personne « noble et profonde », pendant qu’en France, comme sur cette photo, des femmes de tous âges fabriquent des obus et cultivent les champs.

Elles n’obtiendront le droit de vote que le 21 avril 1944 (après la Birmanie et l’Ouzbékistan, paraît-il), et voteront pour la première fois en 1945.

J’ai pensé à ces femmes robustes du siècle passé en voyant l’autre jour à la télévision les infirmières et brancardières qui portaient les lits médicalisés des malades du Covid vers un TGV.

P.S. La marque de stylos Montblanc, prestigieuse, luxueuse, « noble et profonde », a aujourd’hui dans sa gamme un modèle appelé « Virginia Woolf ». Je ne suis pas sûre qu’elle aurait apprécié.

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Au fil d’avril

Je détestais le mot « contention » mais je n’avais pas d’avis sur « confinement ».

***
Comme certains comptent leurs rouleaux de papier hygiénique je compte mes stylos et mes cahiers. J’en ai pour deux bons mois.

***
Les petits détails font les bonnes humeurs.
Les petits détails font les mauvaises humeurs.

***
Il m’est plus désagréable de ne pas retrouver un objet.
Je cherche ce qui ne se trouve que sans chercher.

***
« Je ne sais pas si on sortira grandis de cette expérience, mais en tout cas on en sortira grossis ». (Béatrice de Reynal, nutritionniste. J’aime son nom stendhalien).

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Woolf en 1918

Je m’en aperçois clairement : l’épidémie de grippe « espagnole » de 1918 n’est pas une piste sérieuse à suivre pour examiner ‒ et encore moins comparer ‒ les Journaux d’écrivains de l’époque. Ce sujet n’a aucune pertinence historique et une faible résonance actuelle, car une épidémie qui eut lieu à la fin d’une guerre meurtrière de quatre années n’a rien à voir avec la pandémie insidieuse qui nous stupéfie aujourd’hui.

Mais j’ai trouvé en Gide et Woolf deux compagnons de confinement auxquels je me suis attachée.

La Virginia Woolf de 1918, loin de vivre confinée, est débordante d’activité. Elle a créé l’année précédente avec son mari Leonard la maison d’édition Hogarth Press (qui publie en 1918 Katherine Mansfield, T.S. Eliot, etc.) ; elle écrit des chroniques dans le Times ; elle achève son roman Nuit et Jour qui paraîtra en 1919 ; elle fréquente une multitude d’intellectuels dont elle nous fait tourbillonner les noms. Beaucoup plus que Gide elle est immergée dans l’actualité de son temps : droit de vote des femmes ; débats politiques avant l’armistice (Leonard est un membre influent du parti travailliste et un des inspirateurs de la Société des Nations).

Virginia Woolf mentionne l’épidémie de grippe à quatre reprises en 1918 :

D’abord, à la fin d’une phrase où elle évoque la pluie. Il apparaît, quand on lit le Journal, que les variations météorologiques ont une influence plus forte – ou du moins plus visible – sur le psychisme de Virginia Woolf que l’arrivée de l’épidémie :

Mercredi 10 juillet
Pluie pour la première fois aujourd’hui depuis des semaines, et un enterrement chez les voisins : la grippe espagnole.

En octobre, un de ses grands amis du Bloomsbury group (voir liens en fin de billet sur ce cercle d’intellectuels anglais), l’écrivain Lytton Stratchey, est atteint d’un zona douloureux et va quitter Londres pour une convalescence dans le Sussex. La grippe apparaît dans une parenthèse :

Lundi 28 octobre (…)
Lytton va probablement s’installer chez Mary d’ici un jour ou deux, pour éviter Londres à cause de la grippe espagnole (à ce propos, nous sommes au plus fort d’une épidémie comme on n’en a plus vu depuis la peste noire, d’après le Times (…)).

Elle change ensuite de sujet sans s’attarder sur la question. En dehors du cas particulier de Lytton, personne n’a l’air d’avoir pour souci principal de s’isoler de l’épidémie. Se mettre à l’abri des bombes qui tombèrent la nuit sur Londres jusqu’au mois de mai avait été plus éprouvant (vendredi 6 mars : (…) Pendant une demi-minute un raid nous parut tellement invraisemblable que nous avons décidé que c’était encore une de ces inexplicables pétarades d’omnibus à moteur. Mais l’instant d’après les canons tiraient de tous côtés et nous entendîmes des sifflets. (…) Nous avons donc rassemblé nos affaires pour aller à la cuisine).

Virginia Woolf avec Lytton Stratchey

Virginia Woolf a dans son Journal une langue de vipère. Elle excelle à comparer ses meilleures amies à des épagneuls, des bichons, des truites. Mais il y a pire :

Mercredi 30 octobre (…)
(Combien je déteste écrire lorsque je viens de lire du Mrs Humphrey Ward ! Elle représente un aussi grand danger pour l’esprit que la grippe espagnole pour le corps.)

(Et moi, quel mal j’ai à écrire lorsque je viens de lire des articles et des posts qui me covident l’esprit !)

En ce même 30 octobre, on apprend qu’un certain James a attrapé la grippe espagnole en Cornouailles et qu’il s’en est sorti. Octobre et novembre sont des mois où la fin de la guerre remplit Woolf d’espoir : Samedi 9 novembre : Il est fort possible que d’ici à une heure Lottie apporte la nouvelle de la signature de l’armistice. Lundi 11 novembre : (…) Les freux tournoyaient, qui semblèrent un instant les participants symboliques d’une cérémonie mi-action de grâce, mi-honneurs funèbres (…). Le 16 décembre, Woolf dit que « la guerre est déjà presque oubliée », puis :

Mercredi 17 décembre (…)
La grippe espagnole semble terminée, bien que Lottie l’ait attrapée pour une heure ou deux samedi dernier. (…)

Les guerres et les épidémies finissent par ne plus durer qu’ « une heure ou deux ». La vie reprend, et la vie c’est aussi l’écriture.

C’est une grave erreur de n’écrire pas ce qu’on veut écrire, au moment où l’on a envie de l’écrire. Ne contrariez jamais un penchant naturel. (Mercredi 2 octobre)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bloomsbury_Group
https://spartacus-educational.com/ARTbloomsburyG.htm

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Gide en 1918

André Gide, par Théo van Rysselberghe

On voit en ce moment des auteurs qui publient ici et là le Journal de leur confinement, tout contents de se trouver une matière romanesque nouvelle. Cela m’a donné envie de lire des Journaux d’écrivains pendant la grippe dite « espagnole » (voir commentaire de Claude Ferrandiz) de 1918-1919, la fameuse dernière grande pandémie dont on nous parle ces derniers temps. Je voulais voir ce que ces écrivains en disaient. Mon attente a été déçue et je suis heureuse de cette déception, car elle me donne une nouvelle preuve que la vraie littérature ne dit jamais ce qu’on voudrait qu’elle dise.

Edition établie, présentée et annotée par Eric Marty, 2002

Pour ce qui est de Gide c’est très simple : pas un mot sur le sujet en 1918 et 1919 (l’épidémie a sévi à peu près un an en France). Il y avait des événements autrement plus importants qu’une pandémie, me dira-t-on. Mais Gide ne parle pas non plus dans son Journal des dernières grandes batailles ni de l’armistice. Il vit avec sa femme et cousine Madeleine dans sa demeure de Cuverville, fait quelques échappées à Paris et un voyage en Angleterre avec son cher Marc Allégret. Son Journal est lacunaire et clairsemé, il le délaisse pendant des semaines, voire des mois. Eric Marty nous prévient dans son introduction que Gide n’est pas un mémorialiste qui réorganise sa vie et ses pensées. L’image qu’il donne de lui et du monde est dispersée et brisée, son but étant d’obtenir par l’écriture journalière une présence à soi qui est son bien le plus précieux. Peut-être aussi a-t-il été, en 1918, saisi certains jours par l’histoire du monde au point d’en oublier son Journal. Ce sont des choses que l’on comprend un peu aujourd’hui. Selon Eric Marty, il existait un autre Gide qui lisait avec passion les journaux, s’inquiétait des drames qui se nouaient au front, compatissait avec les combattants, donnait son temps à un centre d’accueil pour les réfugiés. Mais il se méfiait des grands discours qui aliènent la parole authentique. « Être présent à l’histoire ne signifie pas adhésion aveugle à l’actualité », dit Eric Marty.

Dans le Journal de 1918, je n’ai remarqué que deux ou trois opinions exprimées sur des faits d’actualité. Le 13 février, par exemple, il commence par regarder la campagne autour de lui :

L’air est tiède. Les bourgeons sont gonflés d’espoir. Les oiseaux exultent, et le rouge-gorge qui vient prendre de petits morceaux de viande au bord de ma fenêtre ne s’effarouche plus quand j’approche.

Et ce n’est qu’ensuite qu’il parle du rationnement alimentaire décrété trois jours avant et que tout le monde dans sa commune respecte scrupuleusement, alors que dans les communes voisines, « on se gausse » :

A chaque règlement nouveau qu’on impose à la France, chaque citoyen français s’inquiète de savoir non point comment le suivre, mais comment l’éluder. J’en reviens toujours à ceci : on parle de défaut d’organisation ; c’est défaut de conscience qu’il faut dire.

L’homme qui se gratte le front à côté de Marc Allégret est le poète irlandais William Butler Yeats, Photo datée de 1920, prise par Ottoline Morrell.

On voit surtout Gide requis par son œuvre. Il continue et parachève les « dialogues socratiques » de Corydon sur l’homosexualité qu’il veut avant la fin de l’année confier à l’impression, « si l’imprimeur n’était pas dérangé par les bombardements », dit-il en passant. Il commence autour du 17 février La Symphonie pastorale qu’il achève au mois d’octobre. Les premiers carnets des Faux Monnayeurs ralentiront le Journal de 1919, interrompu également à l’automne par « une grippe » dont il n’a pas le souci de préciser la nature. Pendant ces deux années sa passion pour Marc Allégret croît de jour en jour. Si le 10 mai 1918 il consacre une grande page à déplorer que les Français ne sachent pas inventer l’arme qui mettra fin au conflit, les notations du 11 mai tiennent en deux lignes :  « Le plus grand bonheur, après que d’aimer, c’est de confesser son amour ». Et le 17 mai :  « Ah ! c’est déjà le plein été. Mon cœur n’est plus qu’un immense hymne à la joie… » Son grand chagrin de l’année est que sa femme Madeleine, désespérée par son voyage à Londres avec Allégret, a détruit toutes ses lettres depuis trente ans (j’en aurais fait plus qu’autant) : « C’est le meilleur de moi qui disparaît »…

Madeleine Gide à Cuverville (blog de Brigitte Masson)

Désir de vivre, d’aimer, d’écrire : voilà ce que, loin des plaies et des fléaux de ce début de siècle-là, on trouve dans le Journal de Gide de 1918.

Le prochain billet sera consacré au Journal de Virginia Woolf, même année, que j’ai en ce moment sous ma patte de mouette. Si parmi mes lecteurs et amis quelqu’un veut parler d’un autre Journal de 1918, qu’il me l’envoie en doc word et je le publie avec joie sur ce blog.

N.B. du 31-03-20 : Patrick Abraham me signale que Marc Allégret fut touché par la grippe « espagnole » en novembre 1918, ce qui apparaît, non dans le Journal, mais dans la Correspondance de Gide avec le cinéaste. Le 12-11-18 : « Mon cher petit Marc, Je pense à toi tout le jour et tous les jours. je ne me console pas de te savoir malade. Hier, j’ai couru tout seul les boulevards : avec qui d’autre que toi aurais-je pu souhaiter d’être ? »

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Deux notulettes de mars

Drastique

On entend dire un peu partout en ce moment que tel pays, tel gouvernement prend (ou ne prend pas) « des mesures drastiques ».
C’est la première fois qu’un tic de langage médiatique me plaît. Un drastique est, selon le dictionnaire de l’Académie, « un purgatif énergique ». Bonne vieille médecine des humeurs peccantes.

Plus généralement drastikos, en grec, signifie ce qui est actif, efficace, et les sonorités du mot m’y font croire : aucune nasale pincée, aucune labiale alanguie… mais je m’aperçois que je ne suis pas la première à remarquer la récente bonne fortune de drastique. Les journalistes du blog Langue sauce piquante (beau titre) s’en sont occupés hier pour le distinguer judicieusement du féroce draconien.
https://www.lemonde.fr/blog/correcteurs/2020/03/17/drastique-ou-draconien/

Alors je me rabats sur un autre mot :

Fortitude

Loin d’être un néologisme de Ségolène Royal, ce mot romain dont parle Cicéron dans son Traité des devoirs signifie « force d’âme » et sera une des quatre vertus cardinales chrétiennes. On voit sur la reproduction ci-dessous que la Fortitude de Giotto n’est pas aérienne comme les vertus théologales d’Espérance ou de Charité que je présentais dans mes billets du mois de janvier. Elle est robuste, pieds sur terre, bâton solide, grand écu armorié d’un lion.

Giotto, chapelle Scrovegni, Padoue, « Fortitudo »

La première fois que j’ai trouvé le mot en français c’est dans un roman de Balzac, je ne sais plus lequel, et j’ai aussitôt eu envie de l’adopter. Fortitude a également séduit mon neveu B. qui aimait lire Balzac et qui avait perdu sa mère peu de temps avant. Ce mot nous plaçait tous les deux dans une même petite bulle balzacienne consolante.

Je trouve encore le vent de la fortitude plus vif que celui de la résilience qui prévaut aujourd’hui, et j’aime inlassablement me confiner dans ces mots vigoureux et désuets que je fais miens.

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Le corps oscille encore

Librairie La Terrasse de Gutemberg, Paris XIIème, samedi 29 février. Florent Papin, Sabine Péglion, Jacques Robinet, Dominique Sierra.

La semaine dernière, lors d’une rencontre lecture autour des éditions La Tête à l’envers, j’ai posé une question que j’avais en tête sur le rythme en poésie. L’éditrice Dominique Sierra m’a répondu qu’étant persuadée que le rythme est lié à notre plus lointaine  expérience,  elle choisit parfois les textes qu’elle publie en fonction d’une musique qui agit sur elle – celle, par exemple, d’un emploi « sensitif » de l’imparfait –  plutôt qu’à partir du sens des mots. Ainsi, Payne, titre énigmatique du recueil de Florent Papin qu’elle vient d’éditer, est un poème du « mot avant le mot », qui « nous raconte un cheminement dans la mémoire intermittente et sinueuse » :  https://www.editions-latetalenvers.com/Payne.OD.htm

***

J’ai pensé alors au poète japonais Gôzô Yoshimazu (né en 1939), dont la recherche s’apparente selon Michel Deguy à une « poétique de l’onomatopée » et qui, dit sa traductrice Ryoko Sekiguchi, « prend le risque d’atteindre aux limites entre ce qui est langue et ce qui ne l’est pas, entre ce qui fait sens et ce qui échappe à toute signification, le chaos. » Elle ajoute que le réseau d’onomatopées que tisse Gôzô peut rappeler le babil d’un nourrisson.

Mais Gôzô met aussi en œuvre une manière tragique de se situer au bord du sens que j’ai trouvée dans le recueil Ex-voto, a thousand steps and more (1978, publié en France aux éditions les Petits matins, 2009), où il évoque sans l’énoncer directement une catastrophe ferroviaire qui eut lieu en 1951 à Yokohama. La première page se termine ainsi :

l’âme poussée vers la sortie, vide, le corps oscille encore,
comme si nous avions le souffle léger, et dans une gare de banlieue, décrocher les wagons

***

Cette phrase a résonné en moi avec l’étrange profération d’une pensionnaire d’un EHPAD que j’ai reproduite en italique dans mon récit À bout (éd. Isabelle Sauvage, 2019). Je me permets de recopier ici le passage intitulé cé acé (p. 107-108) :

« cé cé cé cé acé cé cé cé

Elle est assise, maigre et droite.

cé cé cé cé acé cé cé cé

On s’interroge : ― C’est assez de quoi ? de café, d’eau gélifiée ? Votre cuillère est tombée ?
Droite, antique, ne regardant rien ni personne. Pas appel. Pas hésitation. Pas protestation. Pas exclamation.

cé cé cé acé cé cé acé

On veut un sens : ― Vous voulez changer de place ? Assez d’être ici, assez de vivre ?

cé cé cé cé cé acé

Pas de sens. Pulsation.
Et soudain quelque chose dedans s’allume

Le ptit oiseau là le ptit oiseau qu’est-ce qu’y dvient

On regarde : rien sur le mur, rien nulle part.
Et s’éteint

cé cé cé cé acé »

***

Faible battement d’un cœur qui n’en peut presque plus ; bref éclat d’un ptit oiseau « âme poussée vers la sortie » ; morne et poignant poème d’un corps qui « oscille encore ».
Poésie du  quasi-mot après le mot.

 

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¡ Que c’est étrange ! (¡Qué estraño!)

pour Christelle Brocard

Le poète espagnol Juan Ramón Jiménez (1881-1958), né à Moguer en Andalousie, s’est vu en 1936 contraint à l’exil aux États-Unis et à Cuba, avant de s’établir à San Juan de Puerto Rico où il est mort sans être retourné en Espagne.

Dans ses aphorismes regroupés sous le titre Ideolojía, il déplore ses constants déménagements et la perte de maisons, affaires, livres, livres, livres, et surtout manuscrits, manuscrits, manuscrits… (p. XV). Une des plus émouvantes séries d’aphorismes de ce recueil est, dans sa subtile mélancolie, celle de 1943 intitulée : Mon espagnol perdu (¡ Que c’est étrange !), p. 532-538, où l’on voit comment le sentiment de l’exil s’inscrit de manière ambivalente dans la chair de la langue. (Pour cette traduction provisoire j’ai ajouté en français le point d’exclamation renversé qui rythme visuellement le texte espagnol.)

Ce n’est pas la langue espagnole qui est perdue puisque le poète a trouvé asile dans un pays hispanophone, mais c’est mon espagnol :

Avant, il y avait pour moi un espagnol. Maintenant il y a ¡ que c’est étrange ! il y a beaucoup d’espagnols pour moi.
Tous les espagnols d’Espagne s’unissaient à Madrid en un. Tous les espagnols d’Espagne se séparent en Amérique en beaucoup.

Il craint d’abord ‒ autant qu’il le désire ‒ de découvrir de nouveaux pays d’Amérique latine, notamment l’Argentine, car il pense qu’il va  perdre son espagnol à lui tout en gagnant les espagnols des autres.

Et ce n’est pas que je croie que ces espagnols sont pires que mon espagnol. Au contraire, je pense ¡ que c’est étrange ! que certains sont meilleurs. (…)

Il entend en Amérique des voix humaines qui sont, par leur douceur, celles d’une Espagne fantôme réelle, d’une  sorte d’Andalousie d’Amérique.

A Porto Rico, à Saint Domingue, à Cuba, j’ai remarqué pour la première fois les différences, de ravissantes différences. Parfois, les mots nouveaux pour moi me paraissaient plus faux que les autres ; d’autres, plus vrais, plus miens que les miens de… quand ? Plus proches des miens d’enfant. Faux par oubli, vrais par mémoire.

Le poète, à droite, avec le recteur de l’université de Puerto Rico, date non déterminée.

Il lui semble entendre en Amérique latine un espagnol plus proche de celui des siècles précédents, ou qui se serait rénové par des voies différentes de celles de l’Espagne, et il en vient à douter de son bon espagnol.  ¡ Que c’est étrange d’entendre un meilleur espagnol chez un Colombien, un Mexicain, un Bolivien ! Un espagnol meilleur que le mien ¡ que c’est étrange ! plus poli que le mien.
Oui ¡ que c’est étrange ! Un espagnol comme mon espagnol perdu (…).

Le semi-exil linguistique s’accompagne donc d’un retour à des sources perdues, avec un sentiment « étrange » d’être en même temps au plus loin et au plus près de soi-même.

Ceci a des incidences sur son inventivité poétique : il éprouve une nouvelle répulsion ¡ que c’est étrange ! envers sa poésie la plus sophistiquée, la plus littéraire, la plus castillane, à laquelle se joint la vive nostalgie de son espagnol maternel, oral, andalou, qu’il s’emploie à retrouver.

Mais comment vais-je reprendre toutes ces choses sans mes livres et sans mes papiers, tout ce que j’ai perdu en Espagne ? Quelles étranges questions !

La bibliothèque de Juan Ramón Jiménez est aujourd’hui reconstituée à Moguer, dans sa maison d’enfance transformée en musée.

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Oncle Raoul

Je pense aujourd’hui à mon oncle Raoul dont deux qualités me fascinaient :

– Il était né un 29 février, donc était 4 fois plus jeune que ceux qui avaient le crâne aussi dégarni que lui.

– Il était champion de France de bilboquet.

Je ne sais rien de plus de lui.

(Que mes abonnés m’excusent : je voulais poster ce billet demain, 29 février, mais j’ai cliqué sur « publier » au lieu de « modifier », puis j’ai « supprimé » et finalement rétabli. Oncle Raoul, trop pressé d’accéder à une nouvelle notoriété terrestre, m’a fait cafouiller, du haut du paradis des bilboqueteurs où il réside 366 jours sur 366.)

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