Trois mots encore sur Vincent La Soudière

Pour Jacques R.

Je ne dispose malheureusement pas dans mon lieu de confinement du livre d’aphorismes Brisants de Vincent La Soudière (remarquablement reconstitué par Sylvia Massias, qui a également publié plusieurs volumes de sa correspondance et lui a consacré une biographie). Mais je retrouve sur un cahier quelques notes ‒ malheureusement trop succinctes ‒ qui donneront peut-être envie de mieux le découvrir.

Cette poésie exigeante trouve sa ressource dans une frugalité :

Il n’est pas besoin de beaucoup d’idées pour écrire, peindre, aimer. Cette apparente pénurie protègera ton esprit de multiples occasions de t’égarer (…) Un petit nombre d’idées, au contraire, renforcera les intuitions, obsessions, idées fixes dont tu as besoin.

Ainsi que dans la volonté d’affronter une douleur jamais apaisée :

Tout ce qui est béance tenace et douloureuse est valeur dans le monde de l’écriture (…) A l’heure de mourir, on se casse encore la tête contre les murs.

« Homme de la vie intérieure, s’il en fut un », dit Michaux de lui.
On sait que les deux poètes ont été en relation très amicale et que Michaux a aidé La Soudière à publier divers poèmes.
Lecteur de Saint Augustin et de Plotin, La Soudière était également en relation avec Cioran et Antonio Porchia.
Plus mystique que Michaux, La Soudière cherche une intériorité sans moi, une source secrète, un hôte silencieux qui fait taire le moi “collecteur et centripète, peste de tous les peuples”. Il est également moins coléreux, moins résistant que Michaux : « Je n’ai pas assez de violence en moi pour lutter avec le monde. J’aurai toujours le dessous. » Aimanté vers la mort tout en déployant une grande énergie pour tenir, il développe l’image d’un nageur qui s’épuise à contre-courant : « Bientôt je serai vaincu. Mon rôle se borne à retarder ce moment, en employant mes dernières forces. »

Certains récits de métamorphoses sont d’une cruauté voisine de celle de Michaux : « Toute une nuit, je fus du foin fauché que retournait sans trêve la fourche d’un inconnu. (…) Il me besognait. » Ses phrases sont directes comme des flèches : « Nos parents de la préhistoire (…) s’affirmaient aussi impérieusement que le cri du coq ». Ou : « Nos nuits blanches sont balafrées d’éclairs de magnésium avec, de surcroît, des passages en gros plan immondes, inavouables, irregardables. »

J’ai noté également ici et là :
– Des moments d’éblouissement : « La mer, en se retirant, a découvert goémons, coquillages, méduses, et la face du soir partout étalée, scintillant d’espérances pleurantes. J’ai posé mon pied sur le reflet d’une étoile. »
– Une sagesse : « Ne trépigne pas devant une porte fermée. Tourne-lui le dos et feins l’indifférence. Fais confiance à ton silence. »
– Un art poétique subtil et profond : « La bonne métaphore fait se compénétrer plusieurs mondes en empruntant à chacun sa matière. »

On a en même temps envie de lui appliquer les termes de l’émouvante postface de Mes Propriétés de Michaux : « Rien de l’imagination volontaire des professionnels. Ni thèmes, ni développements, ni construction, ni méthode. Au contraire la seule imagination de l’impuissance à se conformer. »

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6 réponses à Trois mots encore sur Vincent La Soudière

  1. robinet dit :

    Merci, chère Nathalie.
    J’ai trouvé “Brisants” et je le lis. Malheureux “poisson des profondeurs” qui se débat sur une grève peu faite pour lui! De cette douleur, jaillit des aphorismes très beaux, mais aussi des plaintes inutiles à mes yeux… Tu as choisi le meilleur. Il me reste à avancer dans ma lecture.
    Un abrazo

    Jacques

    • Cher Jacques,
      Tu n’as pas perdu de temps ! Il y a en lui d’après mon souvenir quelque chose d’absolument inconsolable. Ni la religion ni la psychanalyse ne lui ont donné de soutien. Un Chrétien “à qui la grâce a manqué”, peut-être ? En tout cas un poète profond et percutant.
      Un abrazo,
      N.

  2. Aglaé dit :

    Un grand merci Nathalie. Bouleversant. Je commande tout de suite.

  3. le guennec dit :

    Comme l’écrit J. Robinet, “inutile à mes yeux” toute littérature dysphorique.

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