Dernières pelures de novembre

Photo Tatiana Puccianti

Dialogue pour collectionneurs de pierres

L’enfant : — Pourquoi les pierres n’ont pas de peau ?
Le maître : — Les pierres sont une peau.
L’enfant : — … Ah ? … Elles sont la peau des maisons ? … La peau de la Terre ?
Le maître : — « Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres » (Nerval, « Vers dorés »).

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A propos de peaux, ce blog pourrait désormais s’appeler Peau de phoque, en hommage au nouvel ami qui vient tous les jours faire sa sieste entre les mouettes. Au vu de ses griffes, je me garderai de l’appeler Patte de phoque.

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Sans grand rapport avec les peaux : un mot fait retour en ce moment sur les ondes : gloubi-boulga. Il s’agit d’un plat imaginaire, nourriture préférée du dinosaure Casimir dans une émission de télé des années 70-80 L’Ile des enfants. C’est un gâteau composé de confiture de fraise, banane écrasée, chocolat râpé, moutarde forte, saucisse de Toulouse crue et tiède. Moi qui me méfie souvent des mots nouveaux, j’ai tout de suite eu envie d’adopter celui-ci  pour caractériser autant la confusion du monde que le langage globish-boulga qui l’exprime.

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Sans aucun rapport avec les peaux : la lecture d’Un Balcon en forêt de Julien Gracq qui se déroule dans les Ardennes en 1940 est particulièrement captivante en notre « drôle de période », comme on dit « drôle de guerre ». Le confinement en forêt (en résonance avec notre besoin accru de voir, toucher et photographier des arbres), l’atmosphère discrètement oppressante, l’ennemi invisible…

C’était un monde où il n’y avait plus de bonnes nouvelles : on n’y respirait qu’entre chien et loup, pelotonné dans une espèce de ruse sagace qui donnait le change, minute après minute, à la pensée de ce qui pouvait venir. Le monde des maladies indolores, mais fâcheusement évolutives – du pronostic réservé.

Toutes proportions gardées (sans qu’on sache, d’ailleurs, quelles sont exactement ces proportions), quelque chose ici nous est familier, ce qui illustre une fois de plus la phrase de Calvino : « Un classique est une œuvre qui n’a jamais fini de dire ce qu’elle a à dire ».

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Retour aux peaux : Le sculpteur Giuseppe Penone aurait répondu, lui, à l’enfant : « les pierres que nous voyons dans les montagnes sont comme des lambeaux de peaux qui partent du corps qui les a engendrées. » (Respirer l’ombre, p. 31).

Les pierres sont aussi les os de la Terre enveloppés dans la peau de leur robe de chambre rouge  à la manière du Balzac de Rodin.

Photo prise par Tatiana Puccianti aux Buttes Chaumont en novembre 2020.

 

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5 réponses à Dernières pelures de novembre

  1. marie-paule Farina dit :

    Un pécheur professionnel alsacien, le dernier pécheur professionnel sur le Rhin entendu il y a deux jours sur la 5 expliquait comment il plaçait ses filets à très grosses mailles en faisant avec sa barque des zigzags dans les courants. Quand les poissons arrivent ils voient le Zig que fait le filet mais en faisant marche arrière pour l’éviter ils se prennent dans le zag et s’en est fini pour eux, disait-il. Morale de l’histoire et en détournant Calvino “les mots n’ont jamais fini de nous dire ce qu’ils ont à nous dire”… essayons en évitant les zigs de ne pas nous prendre les pieds dans tous les zags de l’existence 🙂 🙂

  2. robinet dit :

    Est-ce parce que j’ai eu longtemps à souffrir de maladie de peaux, que j’hésite à me jeter à l’eau? Je suis devenu prudent… Je ressens devant cette magnifique image de Buttes Chaumont, la perte de ma peau parisienne. Du fond de ma campagne où les arbres sont en train eux aussi de changer de peau, me manquent un peu les murs familiers qui m’abritaient dans la cité bruyante. Peau des villes ou peau des champs : pas facile de changer de peau!
    Un abrazo

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