Écrire dans une langue étrangère

Écrire dans une langue étrangère ? Laquelle ?

La biographie d’Etel Adnan, née en 1925 et décédée le 14 novembre dernier, nous est maintenant bien connue, notamment avec l’exposition consacrée actuellement à son œuvre plastique au centre Pompidou Metz. Sa mère était une Grecque de Smyrne, son père un Arabe de Damas. Nés dans l’Empire Ottoman, ils parlent turc entre eux sans l’avoir étudié à l’école, mais tous deux savent lire et écrire le français. Etel est née à Beyrouth, alors sous mandat français, et tout en parlant grec et turc chez elle dans sa petite enfance, elle fait sa scolarité dans une école religieuse française, ce qui la conduira ensuite à parler de plus en plus cette langue à la maison : « Nous respirions un air où il semblait qu’être français était supérieur à tout et comme bien évidemment nous n’étions pas français, la meilleure chose à faire était quand même de parler français ». Les autres élèves parlent en majorité chez eux l’arabe, considéré comme une langue inférieure interdite à l’école.
Plus tard, elle poursuivra ses études commencées à la Sorbonne à l’université de Berkeley et apprendra l’américain. Ce petit livre de trente pages a été écrit en 1984 en anglais (la traduction française de Patrice Cotensin date de 2014). On y découvre que toutes les langues sont étrangères, et que se les approprier d’une manière ou d’une autre à diverses étapes de sa vie est une aventure humaine passionnante.

Son père, ennuyé qu’elle ne possède pas l’arabe qui est sa langue maternelle à lui, décide de lui en apprendre l’alphabet en lui faisant copier des centaines de pages d’une vieille grammaire jaunie. Et ce qui aurait été un insupportable pensum pour n’importe quel enfant est accepté avec intérêt par la jeune Etel :

(…) Je crois que j’aimais ce fait d’écrire des choses que je ne comprenais pas et je prétendais que j’apprenais une langue sans effort, rien qu’en l’écrivant. Il devait y avoir quelque chose d’hypnotique dans ces exercices car beaucoup plus tard, et pour d’autres raisons, j’ai fini par faire pratiquement la même chose.

En effet, quand en 1960 Etel Adnan se lancera avec passion, sur les conseils d’une enseignante, dans le langage de la peinture pour lequel elle ne se croit pas douée, elle découvrira qu’elle peut intégrer la calligraphie arabe à des aquarelles et des encres sur papier japonais plié en accordéon :

Quelque chose est alors remonté de mon enfance : le plaisir d’écrire, ligne après ligne, les phrases arabes que je ne comprenais que très imparfaitement.
(…) je me satisfaisais de l’étrangeté de ce que j’en comprenais ; des bribes ici et là, des phrases où je saisissais un mot clé ; c’était comme voir au travers d’un voile, regarder une scène extraordinaire au travers d’un écran, comme si l’écran n’effaçait pas les images mais les atténuait seulement, les rendant même plus mystérieuses qu’elles n’étaient.

Par ailleurs, lorsqu’Etel Adnan part en 1955 étudier et enseigner aux Etats-Unis, « je tombai amoureuse de la langue américaine », notamment de l’argot sportif, du parler des cow-boys et celui des petites villes. « Parler en Amérique, c’était comme remonter le cours de l’Amazone, c’était plein de dangers, de prodiges. » Le premier poème qu’elle publiera est écrit en anglais, et il obtient un tel succès qu’elle s’élance dans l’anglo-américain “comme une exploratrice”.

Le rapport au français – langue étrangère très familière – me semble beaucoup plus complexe. C’est en français qu’elle fait à Beyrouth ses premiers essais poétiques, mais avec une gêne, découvrant dans certaines métaphores françaises une incompatibilité avec l’imaginaire arabe. La guerre d’Algérie contribue ensuite à la détourner du français au profit de l’américain de la beat generation. Quand elle quitte les États-Unis pour revenir au Liban au début des années 70, le français redevient sa langue d’écriture. La guerre civile de 1975 la conduit à s’exiler en Californie et à Paris où elle écrit d’autres oeuvres en  anglais et en français. Bien qu’Etel Adnan ait choisi de passer les dernières années de sa vie principalement en France, elle ne figure pas toujours dans les listes d’écrivains libanais francophones (Georges Schéhadé, Salah Stétié, Andrée Chedid, Vénus Khoury-Gatha…) auxquelles j’ai eu accès.

Etel Adnan, “Paysage de feu”

Toutes les langues sont étrangères, chacune à sa manière et sans oublier le langage plastique,  mais elles sont adoptables au gré de l'”éternel présent”. Etel Adnan qui se dit “à la fois une étrangère et une native de la même terre”, m’apparaît avant tout comme une personne libre : “nous essayons d’avoir / des ailes / et de voler.”

(A suivre le 23 novembre)

Pour des  informations très complètes sur la vie, la personnalité et la peinture d’Etel Adnan, voir l’article de Carine Chichereau sur Diacritik :

Peintresses en France (2): Etel Adnan, « artisane de beauté et de vérité »

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