Peindre les bambous

Pour Isabelle A.

Ce traité, traduit en 1917 par Raphaël Petrucci, donne les lois de la peinture chinoise de paysage. Écrit aux XVIème, XVIIème et XVIIIème siècles par quatre auteurs successifs, il recueille les instructions et les exemples de grands maîtres chinois d’autrefois sans privilégier une école ou une époque.

Ce n’est pas une vision purement décorative des formes, c’est leur structure essentielle, leur individualité, leur essence mêmes qui sont traduites dans la peinture, commente Raphaël Petrucci.

Le fascinant chapitre sur la peinture de bambous dont je vais montrer ici quelques pages a été écrit vers 1682.

Pour se rendre compte de l’importance qui s’attache à la peinture des bambous dans l’art chinois, dit Petrucci, il faut se souvenir des idées philosophiques et mystiques qui y sont attachées. Le bambou, en Chine, est le symbole de la sagesse et de la fermeté. Il évoque le sentiment de l’austérité, de la puissance grave et recueillie, d’une autorité souveraine.*

Il faut que chaque coup de pinceau possède l’esprit de cette plante à la fois souple et résistante ; qu’il traduise la façon dont les branches s’attachent à la tige coupée à intervalles déterminés par des nœuds ; celle dont les feuilles légères et pointues s’attachent à ces branches ; celle dont le bambou se penche et se redresse au vent. Il faut bien connaître aussi la forme qu’il prend en fonction des variations météorologiques : beau temps, pluie, brume, rosée, neige.

Les noms techniques énumérés sont en même temps imagés : “plume plate”, “queue d’hirondelle”, “corbeau effrayé”…

Voici, par exemple, les instructions d’un maître chinois pour peindre les feuilles :

Le coup de pinceau doit être puissant et rapide ; il faut l’appuyer fortement et le relever avec vivacité. Il doit passer en effleurant. S’il s’arrête un petit moment, alors les feuilles sont épaisses et sans tranchant.

Est évoqué un grand peintre de bambous, Wen-Hou-Tchou :

Son coup de pinceau semblait être aidé par les génies ; sa beauté semblait être formée par la nature. Il galopait à travers la méthode, il planait au-dessus de la vulgarité ; il accomplissait ce que son cœur désirait, mais il ne transgressait pas les règles.

L’entière liberté d’exécution n’exclut pas le sens des limites ; faire le bon geste, c’est vivre avec le bambou. Frappante est cette parfaite adéquation de la technique picturale au caractère de la plante et à la pensée du peintre. Je ne peux m’empêcher de me dire que si tous les poètes savaient entrer avec ce tact artistique dans ce dont ils parlent, il n’y aurait que de la très bonne poésie.

* J’avais aussi noté il y a quelques années ces propos de François Cheng dans Souffle-esprit :
Il incarne l’humilité, car le cœur de sa tige est creux ou vide. Il incarne l’esprit de jeunesse dans la mesure où il demeure vert, même en plein hiver. Il incarne enfin le dépouillement et la pureté, n’ayant pour tout ornement que ses feuilles à l’aspect simple et net.

 

 

 

 

 

 

 

 

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