Aux abords de L’Estuaire

    On reconnaît dans le titre du dernier livre de Jacques Robinet son goût des métaphores fluviales et marines, en harmonie avec une coulée d’écriture que traduit picturalement la gamme des bleus de Renaud Allirand.

    « Nous n’en finissons pas de relire notre histoire comme on parcourt un fleuve de sa source à l’estuaire », dit-il en évoquant leurs trente années de compagnonnage.

  La dernière fois que j’ai vu Jacques Robinet, au centre de soins palliatifs de Fontainebleau où il venait d’obtenir – à sa grande joie – une chambre avec fenêtre donnant sur des arbres, je n’osais pas trop m’approcher de lui de crainte de lui transmettre les microbes que j’aurais accumulés dans le train et le métro. Mais de sa voix douce, il m’a dit tout de suite de venir plus près car « ici il n’y a que de l’amour ».

    Et ce livre, retraçant les six derniers mois de sa vie, est avant tout une histoire d’amour. Amour de Renaud, mais aussi des arbres, des oiseaux, du son d’une cloche, amour du monde qu’il s’apprête tristement à quitter comme se clôt un mois de printemps :

Refermer un mois comme on éteint une lampe de chevet pour s’enfoncer dans une nuit plus profonde, ignorant tout de la durée qui commence. Savoir qu’on n’aura plus jamais à écrire : « avril » !

  Puis, à Fontainebleau, amour des visiteurs et du personnel soignant, et plus généralement de la vie et de la parole du Christ toujours présente en lui.

Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance (Jean, 10, 10).

Francisco de Zurbarán : Apparition de l’enfant Jésus à Saint Antoine, détail.

    Patrick Corneau, dans une recension riche et précise de L’Estuaire, souligne que Jacques Robinet redoute le danger d’un langage pieux, édifiant, qui réduirait Dieu à ses propres désirs. « C’est un croyant qui écrit, mais un croyant qui a lu Freud et ne s’accorde aucune remise. »*

      Ce qui m’a beaucoup touchée aussi, c’est le besoin qu’il a d’écrire jusqu’à la limite de ses forces, sans rien taire des souffrances et défaillances de son corps, comme il le confie dans une émouvante parenthèse :

(La fatigue est parfois si grande que je m’endors entre deux phrases. Les mots déraillent sous mes doigts. Je passe mon temps à corriger mes coquilles. Mille diablotins enragés installent leur désordre sous mon passage !)

Cette expression : « mille diablotins » est caractéristique de la manière dont Jacques Robinet s’abstient de toute posture grandiloquente. S’il écrit, c’est tout simplement parce qu’« écrire, cela me rend heureux » :

Je n’écris pas par urgence, mais par plaisir. Tel un voyage vers le Sud : d’une gare à l’autre, le temps qu’il faut pour prendre conscience d’une surprise.

Et peu à peu :
N’écrire que cela : la joie de l’envol, l’élan qui se libère d’un corps trop pesant.

***

* https://www.patrickcorneau.fr/2026/10/une-voliere-ouverte/

Et ici,le billet de ce blog que j’ai adressé à Jacques Robinet après ma visite à Fontainebleau en juin 2024 :

La Petite Thérèse

 

 

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