Pour Anaguapa
Giorgio Manganelli conseille à un jeune homme qui veut devenir écrivain de ne pas étudier la littérature mais la géologie car il se fera une provision de métaphores, alors qu’en étudiant la littérature il deviendra au mieux un bon universitaire.
Ce que dit Manganelli de la géologie (malheureusement je ne retrouve plus la référence qui m’expliquerait peut-être pourquoi c’est la géologie qu’il a choisie) s’applique bien sûr à toutes les sciences de la nature. Il y a longtemps que les poètes s’occupent avec bonheur de leurs parents les arbres et de leurs frères les oiseaux, et aussi des chats, des rats, des belettes, des léopards, des crocodiles, et même – monstrueux phénomène – d’une lapine qui, comme la truie des sorcières de Macbeth, dévore ses petits (il en sera plus longuement question dans un futur billet).
Mais dans les bestiaires poétiques je ne crois pas qu’on se soit encore occupé très sérieusement du phoque. La Fontaine n’en dit mot. Seul Apollinaire l’a érigé en littérateur: « J’ai les yeux d’un vrai veau marin / Et de Madame Y grec l’allure / On me voit dans tous nos meetings / Je fais de la littérature ».
Et pourtant, nous suggère Jules Verne, le phoque condense dans le monde marin toutes les bêtes les plus inspirantes du monde terrestre, puisqu’il existe des lions de mer, des éléphants de mer, des loups, des léopards, des ours et des veaux de mer qui sont autant de variétés de phoques. Je prépare d’ailleurs pour dimanche le très beau texte que Michelet, ce poète historien, consacre au phoque dans son livre La Mer.
Mon observation de Jonas ‒ c’est le nom que j’ai donné à l’ami qui vient parfois se reposer sur mon rivage ‒ pourrait déjà inspirer l’apprenti écrivain auquel s’adresse Manganelli : j’affirme d’abord que l’expression courante souffler comme un phoque est d’une parfaite exactitude sensorielle. Jonas était pris l’autre jour d’une sorte de toux qui a failli me faire composer le numéro spécial « Réseau National Echouages ». Mais les choses n’ayant pas eu l’air d’empirer, j’ai compris que Jonas était allongé sur la grève littéralement pour souffler.
Si l’expression se prélasser comme un phoque, ou paresseux comme un phoque n’existe pas, il faut l’inventer dès aujourd’hui.
Se rouler comme des phoques serait un bon comparant pour des ébats érotiques joyeux. (J’éliminerai en revanche toute expression vulgaire concernant leur orientation sexuelle qui ne nous regarde pas).
Vigilant comme un phoque pourrait qualifier un être d’apparence lymphatique qui ouvre l’œil à la moindre présence.
Sautillant comme un phoque décrirait, par exemple, un homme en culotte de cuir dansant à la fête de la bière de Munich.
Mais il est surtout urgent d’introduire dans la langue se gratter comme un phoque.
Quelles jolies expressions peuvent surgir de cette image ! Un proverbe algérien dit par exemple : « C’est la vue du mur qui donne au bouc l’envie de se gratter ». Eh bien disons maintenant : « C’est la vue du sable qui donne au phoque l’envie de se gratter ». « Qui se sent sableux, qu’il se gratte »… Et que dire de cette grattomanie qui nous fait tous les jours griffer le papier ? Apollinaire a raison : phoques sont les écrivants, écriveurs et faiseurs de littérature.













