Lambeaux de morte parole *

Exceptionnellement, ma patte se pose aujourd’hui sur des morceaux d’un article que j’ai  publié il y a quelques années dans un magazine, car j’aimerais revenir sur un de mes sujets préférés, à peine effleuré sur ce blog en juillet dernier  http://patte-de-mouette.fr/2020/07/24/les-choses-et-les-mots/#comments

A l’occasion d’une réunion sur la scolarisation des élèves étrangers, les inspecteurs et les formateurs du CASNAV (Centre Académique pour la Scolarisation des enfants allophones Nouvellement Arrivés et des enfants issus de familles itinérantes et de Voyageurs) m’ont appris trois choses essentielles :

Ressources pour l’inclusion des élèves allophones du CASNAV de Metz-Nancy

1. On ne dit plus :  intégration des élèves étrangers, mais : inclusion des élèves nouveaux arrivants. Je consulte le dictionnaire : l’intégration est l’opération par laquelle un individu ou un groupe s’incorpore à une collectivité. Elle peut être politique, sociale, raciale. Raciale ! J’ai compris : l’intégration est racialiste. Au contraire, l’inclusion est neutre, mathématique : “propriété d’un ensemble A dont tous les éléments font partie d’un autre ensemble B.” Mais, dit encore le dictionnaire, on parle également d’inclusion quand un objet, une fleur, un insecte, est conservé dans un bloc de matière plastique transparente. Être inclus, c’est en somme être pris dans une masse sans qu’il soit question de s’en dégager.

2. On ne dit plus, comme le sigle le montre, qu’un élève est non francophone (définition négative qui gomme l’existence d’une langue parlée dans les familles), mais qu’il est allophone (étymologiquement “autre voix”), terme qui prend en compte sa ou ses langues d’origine (que l’on se gardera toujours d’appeler dialectes pour être sûr de ne pas se tromper). L’élève a un parler autre, mais la notion d’autre pouvant contenir je ne sais quoi de discriminant, on ajoute : « les élèves dits allophones ». (À peine l’euphémisme créé, on s’en méfie pour dire qu’on ne dit peut-être pas totalement ce qu’on dit). Variante : « Les élèves allophones, si je puis dire ». Quant à ceux qui arrivent en France sans savoir lire ni écrire, ils sont appelés NSA, Non Scolarisés Antérieurement. Est-ce bien correct ? Ce Non initial stigmatise, et le N, le S et le A pourraient être les initiales de Ne Sait pas l’Alphabet. (En écrivant aujourd’hui ceci, j’imagine soudain un préau de cour de récré où un gamin traite un autre de NSA en lui crachant à la figure). Pire : ces lettres sont contenues dans le mot Niais, qui risque de déraper insidieusement vers ceux qui les ont constituées en sigle.

3. On ne dit plus, comme je le signalais l’autre jour, Classe d’accueil pour désigner la véritable famille scolaire où des jeunes de tous les pays du monde, dans des situations souvent critiques, trouvent un soutien conséquent pendant la première année de leur apprentissage du français. On sait qu’après leur séjour dans ce  havre bienveillant au cadre pédagogique exigeant, ils sont intégrés (pardon : inclus) peu à peu dans des classes banales (pour éviter de dire normales, ce qui laisserait supposer que les classes ex-dites d’accueil sont constituées d’anormaux). Dorénavant, on appelle ces classes UP2A : Unité Pédagogique d’Élèves Allophones Arrivants. Le terme UP2A, nous dit l’inspecteur, a été choisi car il est « plus inclusif » que le terme classe d’accueil.

Chaque année on charge la barque de nouvelles circonlocutions qui parviendront sous peu à faire couler les meilleurs lieux de transmission de l’institution scolaire française. J’ai dit transmission ? Ce mot n’est-il pas un peu louche ?

Mais je viens d’ouvrir le journal et me demande si ces débats sont encore de mise avant la rentrée scolaire la plus difficile qui ait jamais existé.

* Morteparole est le titre d’un roman de Jean Védrine (Fayard, 2014), qui parle de “la parole morte et technique qu’impose désormais l’institution scolaire”.

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Avoir du cœur

« Pour faire ce métier, il faut avoir du cœur », disait l’aide-soignante du vieil About. Cela m’a plus touchée que si elle avait employé le mot empathie.

En littérature, il me semble que le mot cœur et tout ce qu’il suppose est encore en France suspect de sentimentalisme néo-romantique larmoyant. La poésie d’aujourd’hui hésite à transcrire ce qui sort du cœur sans ellipse ni circonlocution.

J’ai remarqué que les Asiatiques avaient, dans le domaine des sentiments et des émotions, la bouche moins pincée et les artères moins bouchées. J’en ai eu la confirmation hier en lisant les phrases que je vais reproduire ici. Je remercie Marie-Paule Farina de m’avoir fait découvrir sur sa page Facebook ce beau texte de Bi Feiyu, écrivain chinois né en 1964 et “forgé par les valeurs de patience, d’endurance, de partage de son enfance paysanne », dit la présentation de l’éditeur (qui heureusement préfère le mot endurance à résilience).

BI FEIYU (Traduit du chinois par Myriam Kryger)

LE BUFFLE

[…] Les grands yeux humides et mélancoliques du buffle sont envoûtants. On y lit la vulnérabilité et l’impuissance, la tragédie d’un destin. Ce regard, à la fois malheureux et obstiné, m’a toujours transpercé de douleur. Les grands yeux sont toujours tristes, ils donnent l’impression que quelque chose va mal tourner.
Le corps du buffle n’est pas en harmonie avec ses yeux mélancoliques et son âme délicate. […]
Comme tous les êtres raffinés, le buffle est conciliant et indulgent. Il supporte tout, il ne se fâche jamais. Et pourtant il n’est ni aimé ni respecté. Il reçoit sans cesse des coups de fouet, il subit, il endure.
Il ne devrait pas accepter autant de souffrance.[…]
De tous les êtres vivants, le buffle mange de la manière la plus raffinée. Il a toujours l’air de savourer les mets rares d’un banquet impérial. Il mâche lentement, il avale délicatement, il ne rote pas, il garde la bouche fermée. Seule sa mâchoire inférieure bouge légèrement, à un rythme régulier. Même affamé, il conserve cette distinction. Une fois son repas terminé, il rumine doucement.

(Extrait de Don Quichotte sur le Yangtsé, Editions Philippe Picquier)

Un Français d’aujourd’hui aurait-il osé : « Ce regard (…) m’a toujours transpercé de douleur » ? Qui donc, ici, saurait décrire avec autant de précision un buffle qui mange bouche fermée sans roter, et avec autant de sensibilité ces grands yeux qui « donnent l’impression que quelque chose va mal tourner » ?

Mon précédent billet avait pour titre : « Comment je lis ». Aujourd’hui je me réponds : avec les yeux, les oreilles, la peau et le cœur.

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Comment je lis

Pour D. L.

Je ne suis pas érudite et assez peu romanesque. J’avance lentement dans la lecture d’un roman, avec de fréquents retours en arrière, du mal à me concentrer. Mais soudain, certaines phrases mettent fin à cette langueur et me touchent à vif comme cette comparaison trouvée récemment dans Monsieur Ouine de Bernanos, aussitôt recopiée :  “[…] comme un jeune chat passe brusquement de la pelote de laine à la proie vivante, et du jeu au meurtre ».

Je m’aperçois que les textes qui m’éveillent le plus, qu’ils soient écrits en prose ou en vers, sont ceux qui traversent quantité de petits sujets, contiennent un foisonnement de perceptions, d’émotions, et surtout évoquent de brusques dissonances, une rupture inattendue d’harmonie qui secoue la phrase. J’ai été immédiatement captivée quand j’ai lu, à l’âge de vingt ans, Le Planétarium de Nathalie Sarraute dans le cadre d’une unité de fac sur le Nouveau Roman. J’étudiais Robbe-Grillet par devoir, Beckett avec intérêt, mais Nathalie Sarraute me parlait de ce que je ressentais obscurément depuis toujours. J’étais ravie comme Monsieur Jourdain d’avoir des tropismes sans le savoir, et reconnaissante envers l’auteur d’avoir consacré sa vie à mettre au jour des sensations que dans ma timidité je trouvais brumeuses, peut-être honteuses, en tout cas indicibles.

Je ne suis pas attirée en littérature par les esprits chagrins (il y a quelques exceptions) et suis transportée par les écrits qui révèlent une tendance primesautière, insolente, intempestive, incongrue, pieds dans le plat, une « belle humeur », comme dit Nietzsche dont je lis en ce moment Ecce homo sans distance et peut-être sans rien comprendre, pour qu’il me transmette une énergie dans sa recherche de “comment on devient ce qu’on est”.

J’aime les livres à picorer, ruminer, éventuellement piller.

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Ecrire, tailler, tronquer

On commence à écrire régulièrement, on assemble un jour quelques pages : un poème, un récit, un roman. On donne le manuscrit à lire à une personne de son entourage que l’on estime bienveillante et compétente, qui vous dit : “Il faut couper, il faut tailler, ici, ici, là.” Et on se retrouve avec une seule phrase considérée comme valide sur un texte de cinq, dix, voire deux cents pages.

“Le Philosophe scythe”, fable de La Fontaine, gravure de Grandville

Cette expérience, je l’ai bien sûr connue. Sous plusieurs formes plus ou moins cruelles, c’est le lot de beaucoup de gens qui essayent d’écrire. Voilà pourquoi je me dis aujourd’hui:
— Si on me conseille de supprimer des pages, ne pas suivre l’exemple du philosophe scythe de La Fontaine qui, voulant imiter un sage jardinier grec qu’il voit tailler ses arbres, fait dans son propre verger « un universel abattis ».

Comment ne pas couper toutes nos branches ? Comment éviter d’ôter “à nos coeurs le principal ressort” ? Trouvons d’abord un lecteur qui sait ce qu’écrire veut dire. Laissons aussi faire le temps : le superflu tombera peut-être de lui-même. Si tout ou rien ne tombe, si les mots ne prennent pas vie entre nos mains, plantons un autre arbre.

Cent fois sur le métier… Oui, mais pas n’importe comment.

Je pense aussi à une Leçon américaine d’Italo Calvino. Deux dieux opposés sont à l’oeuvre dans l’écriture, dit-il : Mercure aux pieds ailés qui est mobilité, vivacité, élan ; et Vulcain le forgeron, constructif et concentré (et sûrement musicien), qui s’occupe des minutieux assemblages.

P.S. Chers abonnés, si le début du billet ci-dessus ne correspond pas à celui que vous avez reçu en mail, c’est parce que je l’ai tronqué d’une anecdote que l’on m’a racontée l’hiver dernier, qui m’a touchée,  mais qui pouvait être mal interprétée. Discernement, ou oeuvre de jardinier scythe…

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Les choses se font toutes seules

Pour T

(14 mars 2021 : ce billet du mois d’août a été mis en renvoi de mon billet d’aujourd’hui “La course des fourmis”. Pour y avoir accès si vous avez été fourvoyé sur celui-ci, cliquer dans la colonne à droite “billets récents”.)

… C’est ce que je murmurais sur ce blog l’autre jour, me référant secrètement à l’écriture. Et voici que m’enhardit Jean-Paul Michel, plus optimiste et encourageant que son ancien camarade de classe Pierre Bergounioux :

Même lorsque l’on est tout à fait perdu et que l’on chemine à tâtons, il peut arriver que l’on fasse une découverte (…) Pendant des années, des années et des années, on écrit avec le sentiment de se perdre de plus en plus et, un jour, à notre surprise, et sans que l’on ait à le choisir, ni même toujours que l’on s’en rende compte dans l’instant où cela advient, on a le sentiment que quelque chose s’est fait tout seul, que certaines choses nous ont été données.

Ou bien ceci :

On écrit, pendant des décennies, avec le sentiment d’un échec inévitable, et puis, un jour, quelque chose « prend » (…) qui nous emporte sur des voies où l’on n’aurait jamais imaginé devoir aller un jour.

Assez prochainement et sur un thème voisin qui me tient à coeur, j’évoquerai le Philosophe scythe de La Fontaine.

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Petites notes de juillet

8h du matin.
Le sulky trotte et le ferry glisse.

J’ai fait mienne la phrase de Proust : « Je sens comme un allons plus loin ». Il m’arrive aussi de me dire : « Je veux comme un allons plus loin. » Pas sûr que je sois obéie, mais si je ne voulais pas, est-ce que je sentirais ?

                                                                             ***

Les personnes efficaces disent : « Les choses ne se font pas toutes seules ». Mon expérience est que certaines choses se font toutes seules. « On ne sait comment », dirait Pirandello dans la troublante pièce qui porte ce titre.

                                                                             ***

J’ai entendu un jour Pierre Bergounioux dire qu’il n’écrivait pas sur la beauté du monde. Cette intransigeance ne mollit pas chez lui avec l’âge. Maman disait que les vieilles dames devenaient soit grasses, soit sèches. Moi qui note le cheval qui trotte et le bateau qui glisse, il se peut que j’aie choisi la graisse.

Mais je ne suis pas sûre qu’il faille prendre au pied de la lettre Pierre Bergounioux. C’est bien lui qui dit dans L’Arbre sur la rivière : “Nous avions retrouvé l’eau, les jeux éternellement changeants dont elle possède, avec le ciel, l’insigne privilège”. Et : ” Chaque rencontre avec elle effaçait toutes les autres, nous rendait à nous-mêmes, à l’heure toujours neuve qu’il est”.  Etc.

                                                                               ***

La bêtise du monde me donne parfois envie de dire des petites choses méchantes. A Merville cette bêtise se concentre aujourd’hui sur un perron de villa en gravier rose où sont alignés deux ou trois sept-nains, une princesse qui n’est pas Blanche-Neige, un Donald à casquette d’amiral, un Mickey dont le corps est une grosse quille jaune, un moulin aux ailes marronnasses, un tourniquet-grenouille qui tire la langue…

Mais sur le toit se pose une pie, une vraie. La beauté du monde en côtoie la bêtise.

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Les choses et les mots

Je me souviens du beau film documentaire La Cour de Babel de Julie Bertuccelli qui se déroule dans une classe d’accueil. Ces classes d’accueil, qui résument à mes yeux ce que l’Education nationale a de meilleur, ont depuis quelques années une nouvelle appellation qui résume ce que l’Education Nationale (et pas seulement elle) a de plus bête : l’acronyme UP2A : Unité Pédagogique pour Allophones Arrivants.

Je revois en particulier dans ce film une petite Africaine qui, face à la caméra, explique en remuant dans tous les sens que son père est musulman, sa mère chrétienne, que son père lui dit de faire ceci, sa mère de faire cela, son père de lire le Coran, sa mère la Bible, et qu’elle ne sait plus rien. Son discours en un français hésitant semble aussi agité que son corps. Et soudain elle dit : « Tout est… flou ».

En quelques mois d’étude du français elle a appris le mot qui traduit le plus exactement, en somme le plus nettement, sa vision de sa vie.

Bande annonce du film La Cour de Babel :
https://www.youtube.com/watch?v=pErCtHs68mI

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Ma Doudou et la Marquise (suite du billet “Pati doudou”)

Qu’on me permette de revenir sur un sujet qui me tient à cœur : notre besoin humain d’entendre raconter des histoires (http://patte-de-mouette.fr/2020/07/12/pati-doudou/). Car soudain je me demande quelle différence il y a entre le premier vers de la chanson “Ma Doudou est partie tout là-bas”, et la phrase que, selon Breton, Paul Valéry refusera toujours d’écrire : « La Marquise sortit à cinq heures ». Est-ce qu’après m’être intéressée à la littérature de « l’ère du soupçon », selon l’expression de Nathalie Sarraute, mes goûts me portent, l’âge venant, vers les conventions du réalisme et des formes narratives surannées ?

Je ne crois pas. Les phrases « Ma Doudou est partie tout là-bas », et « La Marquise sortit à cinq heures » se ressemblent vaguement mais ne disent pas du tout la même chose. Qu’importent la classe sociale et l’heure de départ de ma Doudou ? Ce qui est bouleversant, c’est que « ma Doudou », mon amoureuse, mon enfant, ma maman, ma nourrice, la source de tout ce qui est tendre et de tout ce que je peux serrer dans mes bras… soit partie là-bas, de l’autre côté de la mer, au bout du monde, au ciel, en un lieu où je ne pourrai sans doute plus jamais la retrouver.
A-t-on besoin que la littérature nous donne beaucoup d’autres émotions ?

Et sommes-nous si loin de Nathalie Sarraute ?

Un profond sentiment d’exil habite Tropismes*, puis se décline poétiquement, au fil des romans, en images de pavés caressants, de vieux ponts moussus sur lesquels on aime passer la main, de petits auvents de bois découpé comme les maisons russes de l’enfance, autant de transfigurations d’une forme de « pati Doudou » qui diffuseront leur lancinante nostalgie sur l’ensemble de l’œuvre.

* Les tropismes qui constituent ce premier livre, puis toute l’oeuvre de Sarraute, sont des “impressions très vives produites par certains mouvements, certaines actions intérieures sur lesquelles mon attention s’était fixée depuis longtemps. En fait, me semble-t-il, depuis mon enfance » (L’Ere du soupçon, Préface, p. 1553).

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D’une guerre à l’autre

Pour Marie-Paule Farina

Une guide nous détaille la prise de la batterie allemande de Longues-sur-Mer, près d’Arromanches, dans la journée du 7 juin 1944 par les soldats britanniques du Devonshire. A la fin de son explication, la voix d’un vieil homme s’élève de notre groupe de visiteurs : “Ça devrait pas exister, la guerre… Moi j’ai fait l’Algérie, regardez ». Il remonte son short et nous voyons deux immenses cicatrices sur la face externe et interne de sa cuisse :  “L’artillerie, croyez-moi, ça s’oublie pas… Et je suis là. » Tout le monde regarde, la guide sympathise et dit : “Moi je n’ai pas connu la guerre mais je suis normande et mes grands-parents m’ont raconté. J’ai été élevée avec ça.” Un touriste local dit : « Ma mère, quand elle m’en parle, elle a encore des larmes. »

Concentration d’émotion, soudain, sur cette falaise.

Un peu plus loin, un petit garçon monte sur un bunker et dit à son père d’un air connaisseur : « Pourquoi ils ont enlevé les culasses ? »

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Pati doudou

Je citais l’autre jour ces mots de Carlos Liscano :

Je n’ai jamais su raconter une histoire. Ça ne sort pas. Si j’ai tellement tardé à écrire, c’est peut-être parce que je ne savais pas qu’on pouvait le faire sans raconter d’histoire. Ecrire à partir des mots.

Depuis l’adolescence j’ai le même sentiment. Appartenant à une famille qui depuis des siècles aime et sait raconter des histoires, je me sens incapable de mener avec brio un récit ficelé, amusant, truculent. Puis j’ai établi à mon tour une distinction entre “écrire” et “raconter”, et  tourné mon regard de lectrice vers des livres où la narration était malmenée, morcelée ou dissoute. Ce sont encore eux qui ont ma préférence.

Mais un jour que je changeais la couche de ma fille de 18 mois en lui chantant, comme à mon habitude, de vieilles chansons que ma mère m’avait apprises, j’ai commencé  : « Ma doudou est partie tout là-bas… » (voir ci-dessous le lien vers cette chanson composée par Bernard Michel et Henri Salvador). A ce moment j’ai entendu, venant de la table à langer, une petite voix bouleversée : « Pati doudou ? »

Ces deux mots contiennent tout un récit, peut-être tous les récits ‒ ficelés ou morcelés ‒ et je l’ai découvert (ou redécouvert) en même temps que ma fille.

Quelques années plus tard, cette réflexion de Roberto Juarroz dans Poésie et réalité (p. 10-11) est venue donner une profondeur nouvelle à ce qui s’était amorcé en moi avec « Pati doudou » :

La réalité a produit l’homme parce que quelque chose, tout au fond, mystérieusement, réclame des histoires. […] Il ne s’agit pas de l’histoire au sens vulgaire […] mais de cet enchaînement secret de faits profonds qui constitue la véritable histoire de l’humanité ‒ et peut-être davantage. J’ai toujours pensé la poésie comme la plus éminente manifestation de cette histoire occulte des hommes et de la correspondance ineffable avec la réalité qui s’y révèle, au-delà du gonflement du simple temps linéaire, au-delà des formules et des systèmes qui codifient la connaissance.

 « Ma doudou », chantée par Henri Salvador :
https://www.youtube.com/watch?v=OeJgweLITIs

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