Rimbaud le Touchant

bateau1L’histoire littéraire dit que l’adolescent de Charleville-Mézières, invité par Verlaine, est arrivé à Paris en 1871 avec dans ses bagages Le Bateau ivre, ce grand poème considéré aujourd’hui comme emblématique du poète Voyant par la richesse de ses images hallucinées.

Dans les premières strophes, le bateau identifié au poète arrive à la mer et commence par flotter en surface : Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots. Mais aux strophes 5 et 6 s’amorce une étape décisive :

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ; (…)

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Or, en relisant L’Eau et les rêves de Gaston Bachelard, je tombe sur un passage consacré au poète allemand Novalis :

Au lieu de dire que Novalis est un Voyant qui voit l’invisible, nous dirions volontiers que c’est un Touchant qui touche l’intouchable, l’impalpable, l’irréel. (p. 172).

Et si Rimbaud, le Voyant par excellence, était lui aussi d’abord un Touchant ? ai-je envie de me demander. Le bateau poète n’entre dans le Poème de la Mer qu’à partir du moment où il sent la  chair de l’eau pénétrer, traverser sa coque, pour que naisse un enfant qui se nourrit du lait de la poésie. Délivré de ses contours et de ses grappins, en contact direct avec l’eau verte  ̶  et le vert, plus qu’une couleur, est une substance palpable  ̶  il s’immerge dans les astres et les azurs verts du Poème.

Je ne chercherai pas à donner ici de plus ample développement à une observation qui a peut-être déjà été faite  ̶  tant Le Bateau ivre a suscité de commentaires  ̶  mais je crois qu’on trouverait dans d’autres poèmes (Aube, par exemple) la preuve que Rimbaud est un Touchant comme l’entend Bachelard, préoccupé d’atteindre et d’embrasser l’intouchable avant de pouvoir s’exclamer, comme à la strophe 8 du Bateau ivre :

Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

 

 

 

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