Autour d’Emma Bovary

Au risque d’enfoncer des portes ouvertes (– telle spécialiste me le pardonnera-t-elle ? –) j’ai besoin ces derniers temps de penser que Flaubert juge trop sévèrement son personnage. Emma Bovary est loin d’être médiocre, remarque déjà Baudelaire dans L’Art romantique, car elle est dotée de « la faculté suprême et tyrannique » : l’imagination qui distingue l’artiste romantique, accompagnée d’une énergie qui est la « fusion mystique du raisonnement et de la passion ».

Il est vrai qu’elle possède une authentique richesse sensorielle et une puissance créatrice. Elle est capable, par exemple, d’inventer des péchés au confessionnal pour se pénétrer de la pénombre de l’église et du chuchotement du prêtre. Je ne trouve pas non plus ses rêveries au couvent niaises et vagues. La variété et la précision de tous leurs détails donnent au contraire à penser qu’elles sont le produit d’un romancier fécond nourri de Walter Scott et de Lamartine.  Alors ?

Fritz von Uhde, Jeune fille à la fenêtre, 1890

Reprenons le chapitre 6 de Madame Bovary :

Il fallait qu’elle pût retirer des choses une sorte de profit personnel ; et elle rejetait comme inutile tout ce qui ne contribuait pas à la consommation immédiate de son cœur, — étant de tempérament plus sentimentale qu’artiste, cherchant des émotions et non des paysages.

Ce qui l’empêcherait d’être une artiste ne viendrait pas d’un manque de sensibilité ou d’imagination, mais de l’usage qu’elle en fait, contenu dans les expressions : “consommation immédiate de son coeur”, et “cherchant des émotions et non des paysages”.

Cette dernière distinction émotions/paysages reste énigmatique : s’il peut y avoir au départ de l’art et de la poésie « le parti pris de l’émotion », comme le pense le poète Antoine Emaz, qu’est-ce qui fait la différence ? Flaubert nous dit qu’en fille de la campagne, Emma n’éprouve aucun émoi lyrique pour les aspects sereins de la nature, ne recherchant que les tempêtes et les reliefs accidentés. On est loin de la glycine au fond du modeste jardin d’Antoine Emaz. Mais pour mieux associer paysage et artiste, j’ai également besoin de cette définition donnée par Jean-Pierre Richard :

Parlant d’un écrivain, qu’appellerons-nous son paysage ? D’abord l’ensemble des éléments sensibles qui forment la matière et comme le sol de son expérience créatrice. (…) C’est aussi peut-être cet auteur lui-même tel qu’il s’offre totalement à nous comme sujet et comme objet de sa propre écriture. (Paysages de Chateaubriand).

Prise par les signes et non par les choses (comme le voient déjà bien les religieuses de son couvent), par la « consommation immédiate de son cœur » et non par l’élaboration d’un univers imaginaire, Emma doit prendre appui sur un Flaubert devenu Bovary pour s’offrir totalement à nous.  (Voilà pour la porte ouverte enfoncée.)

C’est sans aucun doute ce que signifie Baudelaire quand il trouve Emma dotée de “toutes les qualités viriles” qui sont en réalité celles de son auteur. Et je suppose que je dois m’associer à “toutes les femmes intellectuelles*” qui “lui sauront gré d’avoir élevé la femelle à une si haute puissance, si loin de l’animal pur et si près de l’homme idéal, et de l’avoir fait participer à ce double caractère de calcul et de rêverie qui constitue l’être parfait”.
Mais je peux aussi, refermant mon Baudelaire, prendre appui sur un certain nombre de critiques qui ont mis l’accent, sans évoquer la virilité d’Emma, sur sa capacité à se dédoubler, à “s’imaginer autre”, ce qui fait d’elle une héroïne de la pensée de l’émancipation et une romancière en puissance.

Quant à Flaubert, je ne connais pas d’auteur qui sache se tenir, autant que  lui , à la fois à distance et entièrement engagé.

Pour les références de ces critiques : https://www.fabula.org/lht/index.php?id=838

* En italique dans le texte.

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10 réponses à Autour d’Emma Bovary

  1. Charles dit :

    Merci, Nathalie, de nous proposer ses réflexions. “Paysages et émotions”, il y a tant à dire. (et tant a été dit). Voilà, j’ai de quoi méditer aujourd’hui (disons un sujet de plus). Alors merci.

  2. Vous avez vous aussi tant de sensibilité et de capacité de création. Je vous remercie de cette réflexion, que je ne manquerai pas de reprendre à la rentrée à propos du Paysage.
    Vous rendez à Emma ce qui est à elle, mais vous en donnez aussitôt le mérite à Flaubert, qui est misogyne. N’est-ce pas encore une fois la preuve que les ‘grands’ écrivains sont le plus souvent de sales types ? Et Baudelaire est fort juste là-dessus chaque fois qu’il se retire de son habit de ‘grand’ poète.
    En toute amitié,

    • Merci de vos compliments ! Madame Bovary, c’est un peu moi aussi, et peut-être nous tous (Roland Barthes disait ça). Jean-Pierre Richard est le bienvenu pour parler des paysages d’un écrivain. Quant à Flaubert misogyne et sale type, je vous renvoie au livre de Marie-Paule Farina qui m’a aidée à mieux le comprendre : “Flaubert, les luxures de plume”.

      • marie-paule Farina dit :

        merci Nathalie, pour rajouter un petit grain de sel et faire de la pub pour mon dernier livre, “Rousseau, un ours dans le salon des lumières, j’y cite un passage de “Novembre” le livre de jeunesse de Flaubert que ne désavouerait pas aujourd’hui, me semble-t-il, la féministe la plus radicale: “C’est au personnage de Flaubert dans Novembre, son roman de jeunesse plus ou moins autobiographique, et non à Rousseau qu’il incombait de décrire, dans ce XIXème siècle où, par la vertu du Code civil napoléonien les femmes sont filles ou épouses mais jamais êtres
        libres et autonomes, combien pouvait être, là aussi, contraire à “la Loi de la nature” comme à celle de l’amour, une sexualité
        désenchantée devenue déshonorante relation tarifée ou despotique devoir conjugal.
        “À ses yeux, celui qui, appuyé sur le Code civil entre de force dans le lit de la vierge qu’on lui a donnée le matin, exerçant ainsi un viol légal que l’autorité protège, n’avait pas d’analogue chez les singes, les hippopotames et les crapauds qui, mâle et femelle, s’accouplent lorsque des désirs communs les font se chercher et s’unir, où il n’y a ni épouvante et dégoût d’un côté, ni brutalité et despotisme obscène de l’autre.”

  3. Robinet dit :

    Comment réagir en trois lignes à un si beau commentaire. Madame Bovary m’a toujours à la fois agacé et touché. Elle est ce moi que je déteste et vénère. Que voit-elle, que ne voit-elle pas? Paysages violents de l’âme… Loin, très loin de la sagesse très désabusée d’Emaz, Bovary est une enfant amoureuse qui n’a rien compris à la difficulté de grandir. Elle “répète” la quête impossible de l’objet qui brille et se dérobe et… s’y consume. J’aime moi aussi Flaubert qui est si grand et touchant dans sa Correspondance. Voilà, j’ai totalement dévié de ton texte si beau et oublié Baudelaire . Juste un écho de ce que tu provoques en écrivant. Un abrazo

  4. Charles dit :

    Il se trouve aussi que je relis en ce moment le livre fastueux de Gaston Roupnel, “Histoire de la campagne française” qui propose une approche si riche de la notion de paysage. Voici un extrait de l’introduction qui éclairera avec quel état d’esprit, j’ai lu ton texte, Nathalie ;
    “Les champs, les prés, les vieux chemins, les vergers et les buissons, les carrefours, les lisières les forêts, la verte étendue des pâtures… tout cela est d’un usage si ancien, d’une habitude si bien prise avec l’homme que nos contemplations y appliquent plus de rêverie inactive que de curiosité interrogative. Et nous y sentons plus de poésie que de problèmes. Ce sont les vieilles choses qui ont vécu avec l’homme. Nous nous croyons en règle avec elles en leur abandonnant les méditations de l’âme… ” “Et pourtant tout est à dire” continue-t-il.

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