Un bourgeon de platane (avec Charles-Louis Philippe)

Alors que je lisais au square la semaine dernière, est tombé sur mon livre un bourgeon de platane, comme un petit oursin aux piquants doux. J’y ai vu un signe de paix et un encouragement à la lecture.


Le livre que j’avais sur les genoux était les Contes du Matin, que Charles-Louis Philippe écrivait pour le journal Le Matin au début du siècle dernier. Les éditions Manucius les ont republiés en février 2022.

L’œuvre de ce fils de sabotier est classée par Wikipedia dans la littérature populiste car elle est « au service des humbles ». Les personnages des Contes du Matin sont pauvres ou marginaux en effet, comme les souteneurs et les filles publiques de Bubu de Montparnasse que j’ai lu dans la continuité. Mais l’étiquette « populiste » a en art quelque chose de sentimental (« une touchante attention au sort des petites gens », cite le dictionnaire CNRTL), qui ne dit pas comment la pensée vigoureuse de Charles-Louis Philippe donne à ses phrases un inimitable accent de vérité.

Voici par exemple la pénétration avec laquelle il décrit Maurice, le maquereau surnommé Bubu :

Au bout d’un mois, il la battait, mais non pas par méchanceté. Voici : Maurice, qui avait le caractère résolu, classait trop nettement les connaissances humaines. Comme l’empereur Charlemagne, il avait mis d’un côté les idées qui ne lui plaisaient pas et de l’autre celles qui lui plaisaient. Il pensait : « Là-bas c’est l’erreur, mais ici c’est la vérité ». Comme l’empereur Charlemagne, il n’avait pas le sentiment des nuances. Il ne comprit jamais, par exemple, que l’on se lavât le visage avant de se laver les mains.

Ce n’est pas la bassesse morale qui est dépeinte mais, sans ironie facile, l’intellect limité d’un personnage qui à Montparnasse peut faire figure d’empereur. Il commence à battre sa Berthe parce qu’elle met le sel et le poivre sur les œufs au plat juste après les avoir cassés au lieu d’attendre qu’ils soient cuits : « Il la gifla, persuadé qu’une gifle renforcerait en elle le sentiment de la vérité. »

Et voici quelques pages plus loin, dans un registre différent, l’évocation d’une soirée au bord de la Seine :

Le soir était doux et flottant. Tout le long de la Seine il y avait un peu de vent qui coulait comme l’eau et semblait suivre les feuilles. Les ombrages, légèrement balancés au-dessus des passants, parlaient à leur âme et lui donnaient des balancements légers. On aimait toutes les choses parce qu’elles étaient reposantes. La Seine, le ciel et les voitures brillaient modestement et la ligne des quais, avec ses arbres, semblait une allée où l’on se promène et où l’on s’isole.

Ce « on » qui nous englobe simplement et cette attention si sensible aux souffles et aux ombres me semblent aller bien au-delà de ce qu’on trouve dans un roman populiste.

Charles-Louis Philippe, après avoir écrit dans la Revue Blanche, a collaboré à la NRF dès le premier numéro. André Gide, dans son Journal de 1909, consacre une dizaine de pages à la mort prématurée de cet ami qu’il tenait en grande estime. Il dit notamment qu’un certain nombre de contemporains, appréciant sa modestie et les qualités « exquises » de son cœur, ont sous-évalué son talent :

(…) Ce n’est pas avec cela seul qu’il fût devenu l’admirable écrivain qu’il put être. Un grand écrivain satisfait à plus d’une exigence, répond à plus d’un doute, nourrit des appétits divers. (…) On pouvait examiner Philippe en tous sens ; à chacun des amis, des lecteurs, il paraissait très « un » ; mais aucun ne voyait « le même ». Et les diverses louanges qu’on lui adresse peuvent bien être également justes, mais chacune prise à part ne suffit pas. Il porte en lui de quoi désorienter et surprendre, c’est-à-dire de quoi durer.

On dit qu’un platane peut vivre mille ans. Charles-Louis Philippe – qui porte plus d’un bourgeon aux piquants doux – « a de quoi désorienter, surprendre et durer » quelques siècles, et je vais continuer à le lire.

(À suivre)

 

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7 réponses à Un bourgeon de platane (avec Charles-Louis Philippe)

  1. robinet dit :

    “Tout le long de la Seine il y avait un peu de vent qui coulait comme l’eau et semblait suivre les feuilles.” Cette phrase m’enchante et va m’alléger tout au long de ce jour glauque et hivernal, qui enrage du printemps enfui. Et puis, je vais me précipiter de commander ce Bubu ignoré. Gracias, ,Gracias por eso y lo demas !

  2. D’après une amie qui connaît bien cet auteur, “Bubu de Montparnasse” n’est pas son meilleur livre. Je vais prochainement me procurer “Marie Donadieu”, “Croquignole” et “Le Père Perdrix” (rien que ce dernier nom m’amuse !).
    Merci de ton enthousiasme et de ta fidélité.

  3. Duplaix dit :

    Je me permets de vous aiguiller vers le site de
    Charles-Louis Philippe

    Bonne découverte et bonne lecture de son œuvre
    Association des Amis de CL Philippe
    Musée CL Philippe Cérilly (Allier)

    • Merci beaucoup pour cette information précieuse! Je suis déjà en train de lire Croquignole avant de m’attaquer au Père Perdrix.

      • Duplaix dit :

        voici le lien pour le site :
        https://charles-louis-philippe.fr/

        Si Croquignole entraîne le sourire, présente la fête et l’instant présent à vivre… vous allez découvrir au fil de votre prochaine lecture du Père Perdrix, une sensibilité et un respect des anciens à fleur de peau et non, comme vous l’écrivez : “Le Père Perdrix” (rien que ce dernier nom m’amuse !). Mais c’est un livre magnifique et bonne lecture

        • Ah, vous me donnez encore plus envie de lire tout ça. Ce qui m’amuse dans “le Père Perdrix”, ce sont les sonorités “Per-per” du titre et ce nom de “Perdrix”, mais je sens d’après ce que vous dites que ce livre me réserve des surprises.

        • Permettez-moi de revenir à vous pour vous signaler un article plus détaillé de ma main sur les “Contes du matin”, publié dans le numéro 85 de la revue de poésie et de littérature “Diérèse”, p. 290-292. Bien à vous, Nathalie

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