Quand on parle de vache…
… on en voit le veau. P., connaissant mon récent intérêt pour les vaches de Gombrowicz, m’a fait découvrir l’autre jour un beau texte de Karl-Philipp Moritz (1756-1793). Ce successeur de Rousseau et précurseur du romantisme allemand reste assez méconnu en France. Le personnage éponyme du roman Anton Reiser est un jeune homme sensible, poreux, plongé dans l’immédiateté indéchiffrable de ce qu’il vit, et qui voudrait, lorsqu’il croise un inconnu dans la rue, « traverser la paroi qui séparait des siens les souvenirs et les pensées de cet étranger ». Il en va de même avec les animaux qu’il voit abattre :
(…) Pendant toute une période il fut uniquement préoccupé de savoir quelle différence pouvait exister entre lui et ces animaux qu’on abattait. ‒ Souvent il se tenait des heures à regarder un veau, la tête, les yeux, les oreilles, le mufle, les naseaux ; et à l’instar de ce qu’il faisait avec un étranger, il se pressait le plus qu’il pouvait contre celui-ci, pris souvent de cette folle idée qu’il pourrait peu à peu pénétrer en pensée dans cet animal ‒ il lui était si essentiel de savoir la différence entre lui et la bête ‒ et parfois il s’oubliait tellement dans la contemplation soutenue de la bête qu’il croyait réellement avoir un instant ressenti “l’espèce d’existence » d’un tel être. (Traduction Henri-Alexis Baatsch)
« L’espèce d’existence ». On est un bon siècle et demi avant Gombrowicz et deux bons siècles avant Coetzee. (A suivre)
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Réparer les vivants
L., connaissant mes divagations sur l’écriture et la peau, m’a envoyé une interview de Maylis de Kerangal dans la revue Marie-Claire. Voici ce qu’elle dit :
J’ai éprouvé depuis l’enfance le désir de mettre en mots, de nommer les choses pour les tenir à bonne distance. Oui, pour comprendre et appréhender les situations. Mon hypersensibilité, probablement à la limite du pathologique, a longtemps été inconfortable, paralysante. L’écriture vient de ce besoin de nommer les choses pour qu’elles ne pénètrent pas sous la peau. Elle donne du sens à ma manière d’être.
“Nommer les choses pour qu’elles ne pénètrent pas sous la peau”. Ceci me fait mieux saisir pourquoi je ne me sens pas en affinité avec Maylis de Kerangal tout en reconnaissant la précision de son travail. Je lis dans un commentaire sur Réparer les vivants : “Une parole qui se dépose, qui cristallise”. Un style qui nappe et cisèle… qu’en penserait Karl-Philipp Moritz ?
Sur le même sujet : http://www.lacauselitteraire.fr/peaux-d-ecriture-5-par-nathalie-de-courson








